Nous n'avons ni beaux vêtements ni belles attitudes ni même belle forme.
Nous allons, nus comme des soleils glorieux, et nous tentons d'aimer.

jeudi 3 novembre 2016

माया

Je ne te dirais pas que je le vois tout le temps, je ne te dirais pas que c'est quelque chose avec quoi je me lève le matin.

Mais ça m'arrive et je voudrais t'en parler.

Parfois, ça vient avec la musique, parfois ça vient avec la fatigue, parfois ça vient dans la douceur d'une lumière d'un geste d'une position ou d'un moment, parfois c'est au milieu des nos corps sales et suants brinquebalés dans l'arythmique métro - ça n'a pas vraiment de règle, sauf que ça vient quand j'arrête quelque chose, quand je suspends le discours intérieur et qu'en moi la réceptivité est pure, sans douleur, sans peur, sans plaisir, sans quête - ça vient quand je ne me tends vers rien, quand je ne refuse rien, quand je suis là où je suis comme une herbe parmi l'herbe, dans une steppe où là-bas est partout le jumeau d'ici.

Ce qui se passe alors, c'est que le bruit dégueulasse et bordélique du monde, les borborygmes humains, les respirations, les grognements, les frottements, les chocs, les assourdissants hurlements des machines qui nous cernent, les piaillements de l'électronique - sonneries de smartphone, caisses de supermarchés - le bruit mêlé des artifices de l'âge industriel et des inévitables tas de chair ahanant que nous sommes - d'un coup tout cela devient comme un chant, une musique absurdement complexe, se déployant selon des accords incompréhensibles, crissants et contradictoires, plein de détails foireux sans queue ni tête - mais pourtant d'une rigueur harmonique trempée dans le cristal, comme lorsque, dans ses meilleures envolées, Hendrix faisait jaillir la note impossible, l'inconnue hors gamme qui surgissait sans qu'on l'ait vue arriver, sans qu'on la comprenne, mais qui, de toute évidence, était là depuis toujours, n'attendant finalement que ce moment, que ce musicien, que cette suite particulière de sons pour révéler sa présence parmi tous les chants du monde.

Les odeurs perdent leur signification acquise, ce qui pue et ce qui sent bon, cela n'existe plus.
L'odorat devient un moyen d'information sur le monde, et le parfum me choque alors souvent bien plus - dans sa violence chimique, dans la lourdeur agressive des corrosifs esters qui le composent - que la sueur, ou l'odeur particulière d'un corps qui a mangé de l'ail.
Je sens alors l'ensemble des odeurs humaines qui m'entourent, et je perçois la façon dont l'odeur compose les identités - comment ceux que j'aime, j'aime leur odeur. C'est toute une gamme olfactive qui se déploie, une grande multiplicité de tons pour laquelle j'ai peu de vocabulaire, peu d'élaboration de langage, et qui est l'odeur véritable de la chair, l'odeur que précisément, lorsque c'est la tienne, tu ne peux pas sentir.
De même qu'à l'odeur les maladies ont des signatures différentes, il y a également différents types de santé, de tempérament, et c'est là-dedans que se jouent nos affinités.

Quant à la vue, c'est au niveau des visages que c'est le plus frappant - la notion d'harmonie ou de disharmonie disparaît complètement. D'une certaine façon, tous les visages deviennent beaux ou monstrueux ensemble, c'est égal, ils cessent simplement de signifier quoi que ce soit - preuve s'il en est que ce que nous appelons visage et qui nous semble si important que nous en tapissons nos affiches de pub comme nos musées - est finalement complètement anecdotique dans la façon dont nous percevons le monde pour de vrai.

L'ouïe et le toucher dominent nettement, dans ces moments : sens fondateurs, sens des origines, ceux par lesquels en premier nous nous connectons les uns aux autres, bien plus que par la vue et bien plus, bien sûr, que la parole.

L'odorat lui est alors trop brutalement chargé pour être en état de guider l'orientation - on voit que c'est un sens de piste, il lui faut une cible, un objectif, une dominante.
Laissé à lui-même, passif et sans direction, il ramasse tout et sature très vite.

Le goût, chez moi, est assez détruit par bien des mala vida, et s'il reste encore fin et précis dans la perception des saveurs, dans ces moments, je ressens surtout les parts qui lui manquent, comme des membres amputés que je ne peux faire pousser - il est par endroits complètement grillé par le tabac et comme décâblé par les périodes d'angoisse.

Ça ne dure jamais très longtemps, c'est plutôt de l'ordre de l'éternelle fulgurance.
C'est bien sûr la même chose que le pavé inégal de Proust à Venise, cette brève sensation de déséquilibre physique qui ouvre soudain une trappe dans le réel, me faisant tomber dans un lieu sans aucun rapport avec mon existence quotidienne, sociale, familiale, affective, mentale.

L'émotion n'est pas spécialement celle d'une joie ou d'une peur, c'est autre chose : c'est une expérience par-dessus les émotions, une lumière jetée sur ce qu'est ce monde, cette vie - vision qui s'évanouit dès que j'essaie de refermer dessus la main de l'analyse.

Je pense que c'est une forme d'illumination, et que ça correspond grosso mode au déchirement éphémère de ce qu'en sanskrit on appelle maya - le voile de l'illusion dont la fonction mentale s'habille.

Lorsque, extraordinairement, le moment dure, ça dépasse alors le strict plan de la perception physique pour atteindre, sur un rythme exponentiel, les strates plus profondes de la vie.
Je me mets à regarder soudain avec surprise tout ce qui est moi - mes paroles, les noms de mes amis et le mien, les relations construites, le travail, l'argent, la rue, les feux rouges, mes ambitions, mes plaisirs, mes angoisses - et tout cela est balayé comme si tout à coup, je m'apercevais que la musique que j'écoute avec tant de sérieux et de componction depuis une heure à la salle Pleyel provient en réalité d'un macaque qui pète dans une flûte trouvée à la décharge.

Je regarde chaque seconde de mon existence et je me demande brusquement comment je peux ordinairement consacrer autant d'énergie à des choses aussi dépourvues de substance.
Peu de choses survivent à ce filtre d'absolu, essentiellement mes moments de silence - les gestes que je fais sans jamais y penser et qui, avec un certain équilibre, relèvent autant de la générosité que de l'égoïsme qui vont de concert en chacun d'entre nous.
Il m'arrive parfois de comprendre pourquoi j'ai fait telle chose ou telle autre à tel moment et de constater que les raisons n'en ont aucun rapport avec les arguments que j'ai pu me donner. Je lis soudain clairement la façon dont, refusant d'accepter la futilité passagère et immature de certaines de mes émotions, je me contrains à en tirer une logique et une structure quasi morale, à laquelle je tente vainement de me conformer pour m'assurer une cohérence, une identité - alors même que ma simple persistance dans le temps suffit à faire de moi une personne. Je constate à quel point l'image que je me fais de moi-même interfère régulièrement avec mes actes et mes pensées, se glissant par tous les interstices comme des voies d'eau dans la coque d'un navire en train de céder. Je n'en ressens pas de culpabilité, seulement une forme de désolation pour moi-même, une pitié pour la fatigue que je m'inflige inutilement, pour la souffrance que je me crée à passer autant de temps à me vouloir au lieu de me contenter d'agir.

Subsiste de temps en temps un sentiment de honte, mais pas pour un acte, une parole, une pensée - c'est une honte un peu générale et diffuse, la honte d'être aussi peu de choses avec autant de sérieux. Honte de ne pas plus souvent rire de moi-même, de ne pas donner à la vie plus de joie, plus de reconnaissance, plus de moi, honte de vouloir toujours obtenir et de si peu donner non pas aux gens mais à l'existence même, de ne rien rendre à cette espèce de délirant cadeau de la vie qui nous est accordé, cadeau sans autre intention que de nous donner une occasion de faire un truc plutôt que rien. Honte du temps que je perds à de stériles idées, ruminations, séductions, discussions. Honte de gâcher. Honte de trop rarement penser à dire merci à ce qui m'a mis là, dans le vivant - car si le monde est plein de merde et de sang, c'est qu'il n'y a rien de vivant qui ne chie ni ne saigne.

Alors je voudrais te dire ce que je vois de l'amour, dans ces moments-là, et ça n'a pas grand chose à voir avec tout ce que je peux te raconter par ailleurs, genre assis à la terrasse du café pour conter la bluette.

Déjà, dans ces moments, je suis incapable de ressentir l'amour des autres, je constate qu'il n'existe en moi aucun récepteur à cet effet.
De l'amour, je ne ressens que le mien. Je ne ressens que ce qui en moi, correspond à la force très pure - mais infiniment diffractée par la pratique quotidienne de la vie - que j'appelle amour.
Je comprends ce que moi je cherche dans l'amour et je ne sais pas si c'est valable pour un autre que moi.
En l'occurrence je ne suis jamais allé assez loin dans la vision pour apercevoir si c'est lié à la forme spécifique de ma structure affective ou si c'est un vrai pilier de l'existence.
Ce que je vois, je peux pas te le poser autrement que par une sorte d'image.
C'est comme si nous étions tous sous un immense drap percé de trous, genre les déguisements de fantômes dans les bandes dessinées. Mais c'est pas chacun son drap, c'est un seul énorme drap pour tous.
On regarde par les trous. Donc ce qu'on voit les uns des autres, c'est juste des bosses qui se déplacent sous ce drap infini, et des yeux qui brillent par les trous.
On se parle à travers le drap qui nous colle à la bouche, donc ça étouffe les sons, ça les déforme, on n'est jamais sûr de ce qu'on entend. Et dès qu'on a parlé, c'est comme si, à travers le drap et dans l'espace entre les bosses, il y avait quelque chose qui transformait les mots en d'autres mots, qui déplaçait les coordonnées du langage ou lui imprimait une autre physique - comme passer de l'air à l'eau - de sorte qu'on est toujours en train de parler à côté et de trouver le bon décalage de fréquence pour reconstituer le signal émis par l'autre.
On peut pas regarder sous le drap.
Mais on peut se toucher sous le drap.
Alors d'abord on se touche sous le drap et ensuite on se cherche du regard et de la parole. On n'est jamais sûr que celui qu'on touche soit celui qui se trouve sous la bosse en face de nous et dont on voit les yeux. Parce qu'il y a beaucoup de monde, sous ce drap.
Et moi, ce que je cherche donc, c'est un regard et une voix, une présence, un être dont je sente, à la brillance et à l'humour des yeux, à la chaleur du corps, qu'on se comprend à travers le drap si entièrement, que si on enlevait le drap d'un coup, c'est sûr qu'on se tiendrait la main, qu'il n'y aurait pas eu maldonne.
Du coup, ce serait pas grave, qu'on voit rien à travers les trous, et que ce soit super difficile de parler avec le drap sur la bouche, parce que de toute façon, on se tient la main et c'est par là que tout passe.

Autant le dire tout de suite, la naïveté de cette vision me réjouit le coeur - c'est une grande lutte de la vie, que de garder l'âme simple.

Lorsque le moment d'illumination se termine, je redeviens mon moi mesquin, tendu vers le mien, âpre à la lutte, plaintif à la frustration, terrifié à l'épreuve, vif à la saisie, paresseux à la tâche, je redeviens cette machine mentale qui meule du signe et produit des interprétations, je retourne à mon état de vivant sans conscience.

Il me reste cependant toujours cette impression fugace, cette intuition difficile à formuler.
Que l'amour, tel que je le ressens en moi dans ces moments de relative épiphanie, existe seulement parce que nous sommes sous le drap.
Que si le drap était levé, cet amour deviendrait tellement global, tellement total, qu'il n'y aurait plus toi et moi : on ne peut pas aimer un brin d'herbe sans les aimer tous.

Et autant cette totalité de l'amour est quelque chose qui, dans ces moments, m'apparaît avec évidence, autant il m'est finalement impossible, dans la réalité, de renoncer au désir d'un brin d'herbe particulier avec qui écrire une histoire qui serait la mienne.


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