Nous n'avons ni beaux vêtements ni belles attitudes ni même belle forme.
Nous allons, nus comme des soleils glorieux, et nous tentons d'aimer.

samedi 30 janvier 2016

Chill out


Il y a un malentendu répandu sur le zen.

Le zen n'est pas le contrôle des émotions, leur répression, ni même leur réduction.
Le zen n'est pas une gestion du stress, le zen n'est pas une gestion du tout.
Le zen n'est pas le lac tranquille, le ciel bleu au gré de la brise d'été.

Le zen n'est pas la sérénité.
Il est la paix.

Le zen est un geste sans intention.
C'est sans doute ce qu'il y a de plus compliqué à comprendre, parce que ça ne se comprend pas : ça se découvre.

La méditation, le yoga ne sont pas les outils du zen.
Ils peuvent parfois mener au zen, parce que tout peut mener au zen.

Tout est voie.

Chacun a la sienne et aucune n'est meilleure, royale, ou assurée.

Elle n'est jamais là où on la cherche, là où on la pense: c'est sa caractéristique.
Elle est ce qui se ferme dès qu'on la cherche, ce qui s'efface dès qu'on le regarde.
C'est ainsi qu'on la reconnaît, et c'est pourquoi on ne la reconnaît pas.
On l'emprunte.

On n'enseigne pas le zen. Il n'y a pas de leçon, encore moins de technique.

Le zen ne s'enseigne pas, mais il se transmet.

Il y a des maîtres, mais ils ne sont pas à imiter.
Ils sont là pour qu'on vive avec eux.
A leur fréquentation, peut-être, l'un ou l'autre trouvera sa voie.
Ou pas.

Le zen s'abstient du discours.
Il évite la construction théorique, le raisonnement, la logique, la structure, comme l'eau évite l'huile.

Le zen n'a pas peur du discours.
C'est simplement que le discours lui est comme une grosse pelisse sous la canicule ou un congélateur sur la banquise : quelque chose qui encombre pour rien.

Le zen travaille dans le silence.
Quand il utilise les mots, c'est sans liaison.
Quand il utilise le dessin, c'est sans objet.

Le zen n'a pas d'histoire, mais il a des histoires.
Ces histoires sont le seul support de transmission à travers les générations - car les vies d'homme sont courtes, et le zen est une chose importante, alors il faut bien un bateau, pour descendre ce fleuve-là.

Ces histoires sont des anecdotes, des dits et faits de quelques grands maître du zen.
Des exemples historiques, rien de plus.

Vous voulez entendre une histoire zen ?

En voici une.

Un matin, un disciple entre dans la salle d'un grand maître.
Osant à peine le regarder, osant à peine respirer le même air que lui, d'une voix basse et humble où tremble la conscience de son audace, il s'agenouille et, tête vers le sol, il demande au maître sur quoi il doit méditer aujourd'hui pour espérer trouver enfin la voie.

Le maître zen ne dit rien.

Le maître zen se lève, marche vers le disciple, le soulève de terre et le balance par la fenêtre, d'une hauteur de deux étages.
Le disciple se brise les jambes en tombant.
Le maître se jette par la fenêtre à sa suite, et atterrit en plein sur le disciple, lui cassant encore quelques côtes.
Et là, assis sur la poitrine du disciple sonné, il le frappe à grands coups de poing dans la figure, en lui hurlant : "Tu as compris ? Tu as compris ?"

L'histoire s'arrête là.
La tradition insiste - c'est le seul détail technique qui est fourni - sur la hauteur de deux étages.
C'est un détail important.

Ce n'est pas une parabole, un symbole auquel attribuer des valeurs, une énigme à déchiffrer.

C'est une véritable histoire. Pour la comprendre, il faut la vivre.

Le disciple vient voir la personne qu'il respecte le plus au monde : le maître.
Une figure dont il ne sait rien, finalement, hormis que c'est le maître zen. Comment sait-il que c'est un maître ? Parce que tout le monde le considère comme tel.
En tant qu'homme, il ne le connait pas.
Il s'adresse à lui en tant que maître, et il lui demande un guide, une direction.
Le disciple veut vraiment trouver la voie. Le désir du disciple est intense, alors il demande au maître, celui en qui il la plus confiance au monde, celui qui sait.
Car le disciple veut savoir, lui aussi. Il veut comprendre.

Et le maître lui pète la gueule.
Il le balance par la fenêtre, lui saute dessus, le tabasse encore et lui hurle dessus.
Comment on dit sur les rings comme dans le porno - il le démonte.

Il lui démâte la face.

C'est tout l'univers du disciple qui explose : là où il pensait avoir un maître, il y a une brute, là où il pensait avoir une réponse, il a des coups de poing, là où il pensait qu'on l'élèverait, on le jette à terre.

Et on lui dit "tu as compris, maintenant ?"

Comme un voyou de taverne tabassant un pauvre type qui n'a rien demandé.
Sauf que le disciple a demandé, lui.

Et le maître l'a envoyé à l'hosto.

Le disciple est seul.
Sa boîte mentale vient d'être détruite à coup de battes.
Il est seul comme on ne peut être seul que dans la douleur.
Et il ne peut pas demander une explication au maître, car qui sait ce que le maître va faire, la prochaine fois ? Le tuer ? Le maître, dans sa furie, en est capable.
Mais est-ce encore un maître, celui qui te traite ainsi ?

La réaction du maître n'est pas inattendue. La réaction du maître est une bombe atomique dans ta perspective Renaissance.

Le zen est la révélation. La révélation est toujours solitaire, en déclic, brutale ou épiphanesque.

On ne peut pas percevoir la nature de la vie, de l'existence, sans en être frappé.

La nature de la vie n'est pas d'être douce, ou dure.
La nature de la vie est de ne pas pouvoir être dite avec des mots, de ne pas pouvoir être enfermée dans des concepts, des pensées.
La nature de la vie est d'échapper constamment.

La raclée que donne le maître n'a pas de sens pour celui qui en est témoin.
La raclée du maître n'a pas de sens en soi.
Elle crée, pour celui qui la reçoit, une disponibilité.
Une disponibilité à lui-même, à sa propre perception des choses. Elle brise le cadre mental, les réseaux symboliques dans lesquels il s'enserrait.
La raclée crée un déchirement : le maître t'a abandonné, il est à deux doigts de te tuer, lui que tu aimais comme un père.
Dans ce déchirement, le disciple peut soudain, peut-être, comprendre quelque chose, percevoir, deviner, voir.

C'est pourquoi le maître hurle une question : "Est-ce que tu as compris ?"

C'est une vraie question.
Est-ce que ça a marché ?
Est-ce que ça a été la bonne chose à faire pour que tu voies ?

C'est ça, la question du maître.
Comment donner à voir aux autres ce que lui a vu ? Comment leur faire partager ?

Après avoir vécu l'histoire du point de vue du disciple, il faut la vivre du côté du maître.

Le maître est assis tranquillement, il entend la question du disciple.
Et il passe de zéro à cent en une seconde.
Il vient à lui, le saisit, le soulève, le jette par la fenêtre.
Et il saute derrière.
Sur deux étages. C'est un point important.

Sauter de deux étages, atterrir sur quelqu'un, et continuer à le frapper - ça ne se fait pas froidement.

On ne convoque pas cette énergie physique, cette agressivité, l'adrénaline qui va avec, par une décision de la volonté.
C'est quelque chose qui claque d'un coup, qui échappe à tout contrôle.

Le maître n'est pas un dieu surpuissant. Il est un homme comme un autre, d'un âge mûr. Et il soulève un homme, un homme plus jeune que lui, le lance, saute par la fenêtre, et lui casse la figure en hurlant.

Il est en rage.

Peut-être que la question l'a mis en colère.
Peut-être que la modestie fausse du disciple l'a mis en colère.
Peut-être qu'il y a vu une vanité démesurée regardez comme je demande humblement au maître de me guider je suis celui qui désire le plus trouver la voie et que ça l'a grave soûlé.
Peut-être que ça fait trois mois que tous les matins, le disciple vient lui briser les couilles avec son "maître sur quoi je dois méditer maître ?"

Mais les raisons de la colère ne sont pas importantes.
Ce qui compte, c'est que le maître ne retient pas sa colère.
Il ne la contrôle pas.
Il l'exprime - mais il l'exprime totalement, de façon entièrement accomplie, dans toute sa pureté.

Parce que c'est ça, un maître zen : ce n'est pas quelqu'un qui contient ses émotions, mais quelqu'un qui les vit toutes.
Il accepte ses émotions en lui, il les accepte toutes en lui.
Dans leur pureté, elles sont toutes justes.
Aucune n'est mauvaise, aucune n'est bonne : elles sont.

Le maître est celui qui fait corps avec lui-même : il est entièrement à lui-même, il est donc entièrement à chaque chose, chaque situation.
Et s'il ressent la colère face au disciple, alors il vit cette colère, et il frappe le disciple et il le jette de deux étages, et il lui gueule dessus.

Et il lui demande si ça a marché.

Parce que la leçon du maître - c'est qu'il n'y a pas de maître.
Le maître ne peut pas répondre à la question du disciple parce qu'il n'y a pas de réponse. Il ne peut pas lui dire sur quoi méditer pour trouver la voie.
Personne ne sait comment trouver la voie.
Ça se fait ou ça ne se fait pas, c'est tout.
Si tu la trouves, c'est dans ta vie, avec tes yeux, sur ton chemin à toi.

Parfois, c'est en perdant quelque chose d'important que tu vois enfin.
Quelque chose d'important comme un maître.

Que sait le maître ? Il ne sait qu'une chose.
C'est que si tu trouves la voie - ce sera peut-être par lui, mais nécessairement sans lui.

Un maître zen peut s'envoyer des putes et de la cocaïne, casser des gueules ou tricher aux cartes.
Ce ne sont pas ses actes qui sont importants, mais la justesse de sa présence au monde.

Un maître zen n'est pas la tranquillité que tu n'as pas, il n'est pas l'accomplissement sur terre de la paix que tu aimerais trouver dans le ciel.

Un maître zen n'est pas là pour te rassurer, ni même pour t'aider.

Un maître zen est juste une forme vivante qui a entièrement accepté d'être ce que nous sommes tous, malgré nous, les uns pour les autres : l'occasion d'une révélation.

C'est en cela que l'amour et le zen sont profondément la même chose.

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