Nous n'avons ni beaux vêtements ni belles attitudes ni même belle forme.
Nous allons, nus comme des soleils glorieux, et nous tentons d'aimer.

mercredi 18 novembre 2015

Shabbat shalom

Au vendredi soir, je regardais par la fenêtre les vitraux romans de la vieille synagogue, illuminés par le début du shabbat.
L'entrée en est quotidiennement gardée par des soldats blasés que je salue parfois en passant.

Un ministère, ici ? il m'a demandé, surpris, l'après-midi même. Une synagogue, j'ai expliqué. Tu sais bien, trois famas en kaki, aujourd'hui, c'est une synagogue.

Je pensais sortir et puis le téléphone a sonné pour me prévenir qu'on tuait des gens en bas de chez moi.
Il gardait son fils à la maison, il matait BFM la télé la plus déprimante du monde et le compteur des morts est passé de dix à trente le temps de la conversation.
J'ai ouvert la fenêtre.
Sirènes et silences. Comme dans la jungle, tout est dans la modification de la texture sonore.

Media chaud, media froid - je ne sais pas ce que McLuhan aurait fait d'internet - je suis sorti.

Des barrages autour de République, un CRS au bord de la crise de nerf, des flics ordinaires un peu perdus, les brigades spécialisées prenaient les choses en main, dos bien droit et regard d'aigle.
Un mélange d'extrême politesse et de doigts sur la gâchette - jamais vu autant d'armes d'un coup, l'arsenal de la République sorti des placards.
Ce type en capuche à fourrure courant dans la rue avec un pistolet-mitrailleur sur l'épaule, pour sauter dans une voiture grise à gyro.

Les rues de dimanche soir dans vendredi.

La nuit, j'ai vu les berlines noires filer dans Paris, le transport de troupe filer vers Charonne, les petites journalistes de garde à Itélé filer d'un spot à un autre.

Il n'y avait rien à faire à part tourner en rond dans l'ignorance, dans des rues mises sous clé.
Je suis rentré.

Le jour, j'ai vu les impacts sur la vitrine de la boulangerie et les fourgons de la morgue passer le checkpoint du Bataclan.

J'ai vu les mecs qui se couchent par terre pour te prendre en photo dès que tu allumes une bougie, le déclic constant des appareils comme le cliquetis des becs, l'émotion des uns sur le tumblr des autres.

Il n'y avait rien à faire que payer son respect et aller déjeuner.

Plus tard, j'ai vu tout le cortège d'images que les horreurs modernes traînent dorénavant dans leur sillage.
La fosse ensanglantée, évidemment.

J'ai toujours aimé le Bataclan, depuis tout petit.
J'adorais le nom.
Je me disais un jour je serai grand, et j'irai au Bataclan.

En fait, grand, j'ai pas dû y voir plus de deux trois concerts - le grand suit rarement le plan du petit - mais j'adorais la façade.

Ça me réchauffait le coeur de la voir surgir, comme une envie de rire, au milieu d'un boulevard un peu dégueulasse.

C'est rare qu'un bâtiment exprime l'insouciance.

Au samedi soir, j'ai regardé par la fenêtre les vitraux romans de la vieille synagogue, illuminés par la fin du shabbat.

Les soldats qui en protègent l'entrée avaient upgradé -  uniformes sable, pare-balles et casques, mécanique affûtée de balayage visuel.

J'ai pensé à cet ami des heures d'enfance qu'une bombe a déchiré au Moyen-Orient il y a quinze ans.
Je me suis demandé si c'était le bruit de l'explosion qui arrivait enfin jusqu'à moi.

Je me suis dit je vais faire comme si je n'avais pas entendu.

2 commentaires:

  1. Une petite note avec de vrais bouts de littérature dedans.

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    1. Et quelques morceaux de tristesse directement cueillie sur l'arbre, aussi.

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