Nous n'avons ni beaux vêtements ni belles attitudes ni même belle forme.
Nous allons, nus comme des soleils glorieux, et nous tentons d'aimer.

vendredi 26 juin 2015

Un spot


Tout au bord du fleuve, au ras de l'eau, face à une île plantée de hauts arbres, c'est une espèce de dalle de béton, en contrebas d'un mur de quatre cinq mètres.
En haut du mur passe le chemin de halage où se promènent les gens.
Un escalier raide fait le lien.

La dalle couvre une évacuation pour le trop plein d'un canal qui court, parallèle au fleuve, sur plusieurs kilomètres.

En aval, le pont routier, juste assez loin pour ne pas être bruyant, assez près pour que le mouvement des voitures demeure lisible dans son détail : suave mari magno.

C'est un coin tranquille, un couloir d'eau et d'arbres au milieu de la ville.
Un coin de chat de gouttière.

Je l'ai découvert assez tard, il m'arrive de temps en temps de venir m'y poser.

Ce n'est pas particulièrement bucolique, mais à cet endroit, le bras du fleuve est très étroit, l'île est très proche, on peut quasiment la toucher de la main.

A la nage, ce serait l'affaire d'une minute.
Je le tenterai peut-être, avec la chaleur qui arrive, ou alors je trouverai une embarcation de fortune et j'irai pique-niquer sur l'île.
C'est ce que je me dis, allongé sur la dalle, dans le soleil déclinant : un jour, j'irai sur l'île.

C'est un endroit qui ne se découvre qu'en lui laissant une chance.
A part un couple ou un fumeur de joint, personne ne vient là.
Autour de la dalle : des rochers, de l'eau qui stagne dans les replis, une ou deux bouteilles de bière, inévitables emballages.

Il faut faire abstraction des détails.

Mais quand on s'y pose, qu'on laisse le temps s'écouler, on finit par percevoir ce que le lieu a de particulier, le rythme qui l'habite, l'atmosphère dont il vous entoure.

Un équilibre entre la présence de la ville et le naturel du fleuve.

Le meilleur moment est en fin d'après-midi, quand le vent se lève.

Les arbres sur l'île sont de quatre ou cinq espèces différentes, et de cette variété de feuillages, tous haut tendus dans le ciel, on peut apprécier les ondulations spécifiques à chacun, les teintes et les formes prises à cette caresse du souffle.

Parfois, un dense nuage de sternes s'élève au-dessus des frondaisons, et matérialise, dans une alternance de dos noirs et de ventres brillants, les spirales d'air qui montent vers des cieux que je ne visiterai jamais.

J'ai connu et connais des tas de meilleurs coins où se poser.

Mais celui-ci, je l'aime bien.
Je n'y ai jamais emmené quelqu'un. Je ne le ferai pas.
C'est pour ça que je l'aime bien.
C'est entre lui et moi que ça se passe.

Je reste là, allongé sur la dalle, à regarder le ciel et le faîte des arbres sur l'île, et je me tais.

Renaître n'est pas naître : entre les deux, il y a une mort.

Elle ne se franchit pas en douceur.

Il faut ôter la peau, ôter les muscles, ôter la graisse, briser les os, perdre les dents.

Il faut descendre là où il n'y a plus de mots, là où rien ne nage mais tout flotte, dans un amnios chargé de barbaque, de pulsions et de terreurs.

Il faut accepter de n'être plus rien, plus personne, de n'être plus relié, de disparaître.
Il faut perdre de la chair, et encore de la chair, et toujours plus de chair, car toute l'histoire est dans la chair.

A un moment, ce n'est plus que douleur. La douleur devient la présence.

Ses variations sont infinies : sourde, aiguë, lancinante, pulsatile, quotidienne, sombre, fulgurante, éclatée, concentrée, oppressante, locale, mouvante, pathétique, nocturne, combative, nerveuse, organique, abstraite, graduelle, masquée, abyssale, impact de coup puis serpent d'aiguilles, sur la peau ou sous la peau, brutale comme une défaite, insidieuse comme une perversion, franche comme l'aube.

Pour l'instant, je suis un étranger, choqué, nu, sur un rocher séché de sang.

Je ne me sens pas comme le nouveau-né impatient de s'emplir d'air et de vie.

Ouvert à tout, je me sens comme une bicoque vide traversée par le vent.

Pour l'instant, je ne veux que le silence des arbres, la tendresse de l'eau, et la ville au loin comme une good enough mother, attentive et libérale.

C'est ce que je trouve quand je viens à cet endroit.

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