Nous n'avons ni beaux vêtements ni belles attitudes ni même belle forme.
Nous allons, nus comme des soleils glorieux, et nous tentons d'aimer.

samedi 25 avril 2015

L'émission de la nuit

On montre souvent, dans les séries pourries ou les films de flux, les insomniaques de trois heures du matin regardant les documentaires animaliers qui passent à cette heure-là.
Je ne sais pas si c'est vrai, la dernière fois que j'ai regardé la télévision, ça devait être il y a deux ans pendant une courte période, et à trois heures du matin, je me souviens surtout des rediffs de Cauchemar en cuisine.

Mais cette image d'épinal de l'insomniaque - ou du vide post-moderne dans lequel évoluent des personnages qui s'ennuient en regardant la télé - me fait surtout penser que nous n'avons aucun rapport à la nature, autre que celui de la regarder dans une lucarne.
Ce sont le plus souvent des images de carnivores en chasse et d'herbivores agonisant, ou bien du bébé éléphant pataugeant joyeusement dans une mare sous la surveillance - de sa mère, bien entendu.

Ces images entrent en résonance avec le sens que nous voulons donner à la nature, qui est le sens que nous donnons, plus ou moins consciemment, à notre société.
Est-il possible de regarder aujourd'hui l'image de la chasse du lion diffusée par un média sans penser au sous-texte rhétorique de cette foutaise du darwinisme social et du struggle for life ?
Est-il possible de regarder un éléphanteau maladroit habilement protégé par sa génitrice sans y saisir une figure morale de la maternité et des valeurs "féminines" ?

Bien évidemment, on peut difficilement attendre de ces discours, de texte ou d'image, autre chose qu'un anthropomorphisme benêt.

Les carnivores se reproduisent lentement, mettent longtemps à atteindre la maturité après une période de formation hasardeuse, et prélèvent sur de vastes troupeaux quelques individus parmi les moins en forme.

Les herbivores se reproduisent vite, sont adultes en peu de temps, n'ont pas besoin de formation, et s'ils étaient sans prédateur, raseraient tout ce qui pousse jusqu'à mourir de faim.

Il n'y a pas de lutte entre les deux : la population des carnivores est corrélée à celle des herbivores.

C'est un système.

De même, la mère de l'éléphanteau n'est pas nécessairement sa mère.
C'est le troupeau qui garde les petits.

C'est aussi un système.

Nous faisons partie de la nature.
La regarder à travers une lucarne est un geste, une mise à distance, c'est déjà un acte qui pose un sens qui n'a rien d'évident, qui établit la nature comme un objet - de fascination, de conquête, de danger, de modèle, parfois d'origine.

Mais nous n'avons pas quitté la nature.Nous sommes toujours dedans. Nous en sommes une pièce.
Que nous puissions parfois pratiquer la solidarité n'est pas une rupture avec elle. On a assez montré que la solidarité est amplement présente dans le règne animal, et qu'elle s'inscrit dans une stratégie de survie.

Lorsque je suis arrivé dans cette maison, les anciens locataires, trois étudiants fumeurs de beuh, nous ont laissé quelques packs d'anti-fourmis en nous avertissant du problème.

Nous ne les avons pas utilisés. Ils ne servent à rien.
Sous ce climat, les fourmis sortent en masse au printemps, sur une période généralement d'un mois, pour reconstituer les réserves.
Au début, c'est un filet timide d'exploratrices. Ensuite, le fleuve monte, les routes s'installent, c'est une activité digne des grandes villes chinoises.
Puis, l'activité redescend, et au bout d'un moment : plus rien.
Elles ont fait le plein, se consacrent à d'autres tâches.
Quand c'est fini, il faut nettoyer les routes - cela prend dix minutes - à cause de cette substance un peu collante qu'elles laissent sur leur passage, puis nettoyer la terre et les débris qu'elles ont remontés des profondeurs - cela prend aussi dix minutes.
On croisera de temps en temps une fourmi égarée.
Il ne faut pas laisser de sucre traîner dans la maison, car c'est ce qu'elles cherchent.

Mais chez les fourmis, l'animal n'est pas la fourmi.
C'est la fourmilière.

Il y a dans cette maison deux fourmilières, à cheval entre le jardin et les fondations.

La maison est en réalité une partie de l'espace où se déploie l'une de ces fourmilières.
Nous cohabitons.

La première espèce est la plain regular fourmi noire.
La seconde est une autre espèce, plus petite : fourmi au thorax rouge.
Elles se battent parfois.
Il m'est arrivé un matin de trouver devant la porte un champ de cadavres, des centaines de petits corps recroquevillés.
Au milieu circulaient quelques fourmis de chaque espèce, s'occupant des corps. Les noires s'occupaient des noires, les semi-rouges des semi-rouges.
C'était la trêve.
A en juger par les cadavres, les semi-rouges avaient perdu, mais qui peut savoir ?
J'ai pensé qu'elles récupéraient les ressources protéiniques.

Mais en les observant, j'ai aussi pensé aux chats qui se sont durement battus, et que l'on voit ensuite pendant plusieurs jours se lécher, se tâter, se refaire une santé.
Et j'ai eu l'impression que les deux fourmilières en lutte tâtaient leurs blessures, faisaient le bilan, se nettoyaient.
En quelques heures, toute trace avait disparu. Si je n'avais pas été debout aussi tôt, je n'en aurais rien su.

Chaque année, les deux fourmilières ressurgissent au printemps, selon les mêmes rites. Certaines années une colonne émerge dans la maison et se crée une route. D'autres années, les colonnes passent ailleurs.
Je ne sais pas ce qui détermine la géographie de leurs campagnes annuelles. Je pense que comme tout vivant, elles aiment varier, elles ont leurs phases. Il y a certainement des tractations souterraines pour se partager le territoire.

Quand je marche en forêt, j'aime penser que je survole d'immenses mégalopoles de foumis.

Les fourmilières nous survivront sans inquiétude, leur biomasse est largement supérieure, elles sont là quasi depuis le début, elles ont traversé la crise Crétacé-Tertiaire sans une égratignure.
Elles pourraient nous raconter toute la légende des dinosaures depuis le début jusqu'à la fin, comme elles pourront sans doute raconter aux suivants toute la légende des humains, du premier au dernier.

Mais elles ne prêtent pas vraiment attention à ces espèces éphémères avec lesquelles elles cohabitent pendant des millénaires.

Ce monde est à elles bien plus qu'à nous.


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