Nous n'avons ni beaux vêtements ni belles attitudes ni même belle forme.
Nous allons, nus comme des soleils glorieux, et nous tentons d'aimer.

lundi 27 avril 2015

Doors

Il y a bien sûr la grande porte vitrée traversante façon Playtime, de cet immeuble qui fut moderne il y a plus de quarante ans.

Il y a la porte blindée percée d'un trou à côté de la serrure, où il fallait enfoncer la clé, lever la porte vers le haut grâce à la barre centrale, tourner, puis repousser vers le bas, et donner un coup d'épaule.

Il y a la porte bleu clair vers Notre Dame de Lorette, le sas carrelé années 30 plutôt joli et toujours serpillé de frais, puis, après l'interphone, la série de couloirs rez-de-chaussée à travers des cours aveugles et minables, semblables à celle où a eu lieu cet anniversaire quand nous étions si petits.

Il y a la porte bleu profond, ce vernis dense et magique, un bleu fauve, j'ai toujours marqué un temps d'arrêt avant de sonner : ce bleu, ce bleu ! je ne m'en lassais pas.

Il y a le grand portail noir en fer forgé avec flèches dorées, vers Montparnasse, entrée de bourges avec plusieurs immeubles, un flic en faction dans une caisse banalisée pour la protection de je ne sais plus quelle personnalité qui logeait là, il fallait prendre le premier bloc sur la droite, traverser le sas avec la concierge cachée dans un coin du rideau - j'ai trouvé Charlie - puis la courette avec les poubelles, et de là rejoindre l'escalier des bonniches.

Il y a cette porte dans un tout petit immeuble qui penche dans le XIIIe, au bout d'une rue de bars, inévitable pochoir de Miss Tic sur le mur, ça me faisait toujours un tel effet d'arriver là, à l'entrée de ce petit immeuble d'où je n'aurais jamais dû t'enlever.

Il y a cette double porte aride à l'entrée d'un ancien monastère en face de la Mosquée, sous le porche je croisais la rousse splendide, elle engageait la conversation et moi, chaque fois défoncé jusqu'aux yeux, j'essayais de lire sur ses lèvres.

Il y a cette porte dans un escalier étroit, porte de service condamnée d'un appartement bourgeois, une caméra collée à la sortie surveillait le passage, une del rouge signalait qu'on venait, de l'autre côté de la cloison, d'allumer le moniteur au bruit des marches - j'ai balancé un gros doigt à l'optique et le connard dans son terrier a bondi comment osais-je - mais j'étais chaud ce jour-là et prêt à oser beaucoup de choses, sa femme est intervenue, ils se sont repliés en vitesse dans leur cuisine, dans leur petit monde de judas, et tu m'as passé un de ces savons quand tu l'as appris.

Il y a cette grande porte cochère vers le Luxembourg, une vaste cour pavée, une boîte à fils de, et l'odeur de beuh qui tombait du 1er étage, on entrait là comme dans un moulin, de couloir sombre en couloir sombre, en se guidant au bruit des basses, jusqu'au mec qui faisait son business.

Il y a cette porte vitrée brunasse qui menait à l'appart où on faisait la bringue, le nom était trop long pour l'espace prévu, et lorsque personne n'entendait sonner l'interphone derrière la musique, on balançait des trucs sur la vitre pour attirer l'attention - pas des cailloux, où est-ce que tu voulais trouver des cailloux - parfois pendant dix bonnes minutes, on apportait même des conneries exprès pour ça en prévision, le balcon ensuite était jonché de merdouilles que les habitués venaient reprendre.

Il y a cette double porte séparée par un sas avec vigiles, l'un des mecs qui tenait la veille de nuit, nous étions amoureux de la même, il me détestait, il avait refusé de me laisser passer quand il avait compris et elle avait dû venir me chercher, belle du soir sortie de son lit, et depuis, bien obligé de m'ouvrir quand je venais la rejoindre, il me faisait un gros doigt à l'envers en appuyant ostensiblement sur le bouton, comment lui en vouloir.

Il y a cette porte vitrine de boulanger, on entrait dans la boutique, puis derrière le comptoir, premier escalier à droite, et l'appartement du boulanger, plein de lapins.

Il y a la porte que je n'ai jamais pu fermer, parce qu'elle ne devait pas être fermée.

Il y a la porte sur un mur à sept mètres de haut, dont je ne suis jamais parvenu à découvrir où elle se trouvait à l'intérieur du bâtiment, pourtant j'étais certain d'avoir trouvé les bonnes cordonnées, mais là où elle aurait dû être, il n'y avait rien.

Il y a cette porte dont j'avais oublié la clé et devant laquelle j'ai attendu toute la nuit, jusqu'au matin, pour ne pas te réveiller.

Il y a cette porte devant laquelle "on a pas honte d'accueillir son patron" et je n'ai jamais compris comment on pourrait avoir honte d'accueillir son patron dans un logement minable, c'est lui qui te paye, c'est lui qui devrait être gêné.

Il y a cette sale double porte verte que je ne supportais plus, dont personne ne me communiquait les changements de code et l'enculé de gardien qui me voyait depuis deux ans faisait comme s'il ne me connaissait pas quand je lui demandais le nouveau.

Il y a cette porte de bois branlante qui ne tiendrait même pas une grange fermée, sur lequel le syndic a collé un mécanisme sophistiqué d'ouverture automatique alors qu'en deux coups de pieds, j'arrache la serrure.

Il y a cette portière claquée qui a séparé nos corps mais pas nos regards, jusqu'à ce que la voiture s'éloigne.

Il y a cette porte vitrée doublée d'une ferronnerie légère de neuf carrés noirs suspendus à trois barreaux, dans un rythme inattendu et syncopé dont l'élégance, la nuit, lorsque la lumière vient de l'intérieur, ne cesse de m'enchanter, simple détail dont je ne connaîtrai jamais le délicat auteur.

Il y a cette porte devant laquelle je plaçais les objets encombrants du palier pour faire chier le mec qui habitait là, je ne me souviens plus pourquoi je faisais un truc aussi con, mais c'était avec lui que tu sortais, quelques années plus tard, quand je t'ai rencontrée.

Il y a cette porte qu'il faut taper de la hanche pour tourner la clé, le geste si souvent fait qu'il a fallu que j'y réfléchisse une bonne minute pour le comprendre dans ses étapes et son déroulé, lorsque j'ai dû donner le mode d'emploi.

Il y a la porte dont il nous affirmait sans ciller qu'elle avait été faite par un artisan ébéniste, exemplaire unique, vous voyez, c'est quelque chose, et qui nous a servi de running gag pendant des années à chaque fois que nous apercevions la même ailleurs et c'était souvent, puisqu'elle venait du premier prix chez Casto.

Il y a cette porte de bus à côté de laquelle j'ai couru pendant toute une station parce que le chauffeur ne voulait pas m'ouvrir.

Il y a ce portail donnant directement sur l'avenue, par lequel nous nous pressions dans une marée de mômes, environné d'affiches électorales dont j'ai longtemps su les noms par coeur, ma première présidentielle, j'étais so excited, alors que maintenant, ça me fait simplement flipper.

Il y a ce portail bleu, la longue allée et au bout de ça, le pavillon du bonheur qui fut un cauchemar.

Il y a cette porte de train que j'ai regardée se fermer sans trop y penser, on allait se revoir dans une ou deux semaines, je ne m'y attendais pas, je ne m'attendais pas à ce que soit la dernière image que je garde de toi.

Il y a cette autre porte de train dont je me suis détourné vite fait parce que les adieux, tu sais, et puis après j'ai regretté les quelques secondes que j'aurais pu grapiller encore sur ta silhouette, sur ce moment.

Il y a cette porte qui s'ouvrait sur la blonde, et je ressens parfois encore sur ma paume le contact rond de la poignée de laiton polie par des décennies de mains, dans mon souvenir le contact de sa peau à elle est à jamais associé à la chaleur du laiton, à la surprenante douceur de cette usure.

Il y a cette porte devant laquelle je suis resté une heure, préparant chacun de mes mots, et que je n'ai jamais ouverte, que je n'ai jamais franchie, parce qu'est arrivé avant que je me décide, celui que tu attendais vraiment.

Il y a cette porte de sous laquelle a inopinément surgi un petit mot très cru, et puis le mec a frappé en s'excusant, il s'était trompé de piaule.

Il y a cette porte derrière laquelle je me suis caché parce que j'avais honte, et il y a celle derrière laquelle je me suis caché parce que j'avais peur.

Il y a cette porte derrière laquelle je me suis redonné une contenance, pour que tu ne me vois pas me décomposer, que tu ne puisses pas lire mes émotions, que tu ne saches pas.

Il y a cette porte de bois blanc très étroite, à peine la largeur de mes épaules, que je fixais quand j'ai compris que j'allais partir, je pars par la porte étroite et lumineuse, c'était la pensée qui tournait dans ma tête, et la symbolique de la naissance ne m'apparaît qu'aujourd'hui.

Il y a cette porte de verre à laquelle je me suis adossé, plein de terreur, quand j'ai senti que j'allais perdre conscience, je cherchais le contact avec la matière, il n'y avait plus ni haut ni bas, et tout ce que je touchais était froid glacé, acier, verre, chrome, il n'y avait ni bois ni chaleur, et je me suis concentré sur l'arête du bloc poignée, sur la sensation coupante qui me ramenait au réel, et j'ai fini par taper jusqu'au sang de mes poings nus sur le métal parce que seule la douleur de mes phalanges pouvait lutter contre le shutdown qui me serrait de près.

Il y a cette porte contre laquelle nous avons fait l'amour avec une telle urgence, et la porte n'a plus jamais fermé correctement, j'y ai passé des heures je n'ai pas réussi à comprendre où elle s'était faussée.

Il y a cette porte que j'ai refermée sur toi un matin, et je savais que je ne te reverrai plus, que tu serais désormais toujours une autre.

Il y a cette porte sculptée par Rodin qui ne donne que sur elle-même.

Toutes ces portes que j'ai franchies, auxquelles j'ai frappé, devant lesquelles j'ai attendu, parfois l'amour, parfois une femme, parfois un pote, parfois le dealer, parfois ma vie.




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