Nous n'avons ni beaux vêtements ni belles attitudes ni même belle forme.
Nous allons, nus comme des soleils glorieux, et nous tentons d'aimer.

jeudi 18 décembre 2014

Queer

Je ne définis pas ma sexualité : ni en terme d'orientation, ni en terme d'identité, ni en terme de norme, ni en terme politique. Ma sexualité m'appartient, comme le droit de ne pas la nommer.

Je suis queer.

J'aime les femmes, j'aime les hommes, je ne suis pas cisgenre, je ne suis pas transgenre, je ne suis pas bisexuel, ni homosexuel ni hétérosexuel.

Je désire des personnes.
En définitive il n'y a que ça qui m'excite et qui me fait courir.

Je me fous de ton apparence.
Je ne dirais pas que je ne la regarde pas, parce que toute maison a sa façade.
Je ne dirais pas que je n'y suis pas sensible, parce que je suis aussi superficiel que toi.

Mais parle-moi dix minutes, c'est le temps dont j'ai besoin pour commencer à te ressentir, pour que l'effet de ton apparence se dissipe, pour que je commence à te saisir en tant que personne.

Je dis parler, mais ne crois pas qu'il s'agit des mots.
Nos conventions sociales se focalisent sur les mots, elles réclament la posture du discours, les entrelacs de la joute verbale comme entrechats de la rencontre.
Ne te laisse pas avoir. Tous nos mots sont faits de chair.
Je parle avec les doigts, avec la main, je parle avec le toucher, je parle avec mon corps.
Toi aussi tu parles comme ça, même si tu ne t'en rends pas compte.
Nous passons beaucoup de temps à nous convaincre que nous ne sommes pas des mammifères, que nous sommes des points dans l'espace, des théories d'êtres humains.
Mais ce n'est pas le cas : saluer, c'est toucher - sourire, c'est caresser - caresser, c'est aimer.

Je vous ressens comme une vibration.
Pas seulement toi, mais tout le monde, tout le temps, ceux qui me plaisent comme ceux qui ne me plaisent pas. Cinquante personnes dans une pièce, c'est pour moi un cauchemar d'orchestre symphonique désaccordé - je t'expliquerai ça un autre jour mais en attendant tu comprendras que je préfère les petits comités.

J'ai besoin de prendre le temps de te ressentir, de te ressentir toi, et aussi ton ami, et aussi ton amie, de me rendre le plus disponible possible à vos vibrations, de les goûter, de les différencier, de percevoir leur nature propre, leurs spécificités.

Je te ressens comme une vibration et ça veut dire une chose : si je ressens du désir pour toi, alors tu peux être sûr que ce désir te concerne, que c'est l'effet que toi tu me fais.

Mais ne te trompe pas.
Toi, pour moi, ça veut dire ta présence dans cet espace-ci à ce moment-là.
Parfois, ça suffira à ce que je te désire, pas plus loin que cet espace-ci et que ce moment-là.

Toi, pour moi, ça veut dire le rapport que tu crées avec ce qui t'entoure.
Parfois, c'est ça qui fera que je te désirerai encore demain.

Toi, pour moi, ça veut dire le rapport que tu as avec moi.
Parfois, c'est ça qui fera que je t'aime. Et ne me trouve pas narcissique : si tu me désires, si tu m'aimes, n'est-ce pas exactement pour les mêmes raisons ?

Comprends que ce que je ressens, ce ne sont pas tes détails, ton histoire, tes anecdotes.
Je m'y intéresse, comme à tout : parce que nos vécus sont importants, parce que nos vécus sont nos charpentes, nos pièces, nos meubles, notre adresse.
Mais tout ça n'est pas si personnel que tu le crois : ce n'est jamais dans l'anecdote que nous sommes le plus nous-mêmes.

Non, ce qui me touche, dans cette vibration que je capte chez toi, c'est la façon dont tu désires.
Ce qui nourrit mon émotion de toi, c'est la forme de tes envies plutôt que leur liste, la couleur de tes expériences plutôt que leur catalogue - c'est la force qui te pousse à parler, plutôt que la série de tes mots bien serrés dans un discours.
Car c'est là où tu es toi, et je me fous de tout le reste, de tout ce que tu es capable de faire en étant un autre.

De même, toi que je désire, si tu es attentif à mon trouble, tu en sauras beaucoup plus sur moi que mes plus vieux amis.

Peut-être nos désirs ne se rencontreront-ils pas. C'est le cas le plus fréquent. Il faut tellement de hasards pour que les désirs se rencontrent.

Quoi qu'il arrive, je ne te méprise pas de me désirer si ce n'est pas réciproque, et je ne suis pas gêné de te désirer si je te suis indifférent.
Ton désir est comme le mien : respectable et précieux, il est l'essence de notre vie. Ne dit-on pas d'un désir qu'il naît et qu'il s'éteint, comme s'il s'agissait d'une âme ?

Si nos désirs se rencontrent, rien que cette rencontre est déjà quelque chose à vivre.
Peut-être n'en ferons-nous rien de plus qu'un moment de grâce.

Nous ne sommes pas obligés d'en faire du sexe.
Peut-être que ça arrivera, peut-être que nous n'en aurons pas l'occasion, et peut-être aussi que ce n'est pas l'important.

L'important, c'est que le désir circule, qu'il vive, qu'il passe de toi à moi, et de moi à toi, et de nous deux à quelqu'un d'autre.
L'important est que le désir flotte entre nous deux, entre nous trois, entre nous dix, pendant cinq minutes, quelques heures ou plusieurs mois : le vent finira par emporter ce nuage vers d'autres contrées, qui l'accueilleront comme une terre sèche la saison des pluies.

L'important, c'est que tous, chacun, nous puissions nous lever le matin et nous coucher le soir en sachant que nous sommes désirés, que nous pouvons être inopinément désirés, que chaque jour recèle sa surprise de désir.

Je ne regarde pas ton poids, ni ta couleur, ni ton âge, ni le M/F sur ta carte d'identité.
Je te regarde, toi, et si tu es quelqu'un de chouette, je suis content de te voir là, et tu peux compter sur moi pour te remonter le moral, rire à tes blagues, m'intéresser à ce qui t'intéresse et te faire "hey" si je t'aperçois de l'autre côté de la rue.

Et peut-être qu'à un moment il y aura du cul, mais le cul n'est qu'une des façons possibles de partager un désir.

Une main sur un avant-bras, un bon repas ensemble, un fou rire, un bel après-midi au soleil ou un dialogue de regards d'une chaise à l'autre dans la salle d'attente, ce sont pour moi des choses exactement aussi importantes qu'un moment de cul.

Je suis queer.

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