Nous n'avons ni beaux vêtements ni belles attitudes ni même belle forme.
Nous allons, nus comme des soleils glorieux, et nous tentons d'aimer.

mardi 2 décembre 2014

Oeil du cyclone

Autour de cette grande table de bois lourd, faite pour accueillir douze personnes - placée en une foireuse diagonale, elle donne l'impression d'avoir été jetée en travers de la pièce comme un manteau négligent - nous ne sommes que 6 ou 7, chacun devant un mug de thé fumant.
Je suis installé à un coin, accoudé sur l'angle, les pieds posés sur une chaise vide dans une position à la fois improbable et remarquablement stable.
Elle est sagement assise de l'autre côté, plus loin vers ma droite, tournée juste assez légèrement vers moi pour me faire face.
C'est la première fois que je la rencontre. Elle a quelques années de moins que moi.

Elle a les cheveux blond cendrés, attachés en arrière sans aucun apprêt. Ses traits un peu tombants, qui témoignent plutôt d'une forme d'impassible gravité que d'un tempérament sombre, m'évoquent aussitôt une fermière de Hollande ou une paysanne du XVIIe siècle vendéen.
Ses yeux m'ont l'air bleus mais le léger contre-jour ne me permet pas d'en être certain.
Ses seins, serrés dans un soutif sportif, sont placés haut et peu prononcés.
Je me dis qu'elle doit avoir le sexe athlétique, le sexe indoor, mais sans californisme. Ou bien le sexe joueur des écoles buissonnières.
Sa voix est paisible et plutôt grave, laissant deviner des harmoniques bien posées.

Quand elle est arrivée tout à l'heure, je ne l'ai pas trouvée particulièrement jolie. Ces traits tombants m'évoquent aussi l'angélus de Millet, les étendues infinies de champ terreux, le crachin et la bouillie de mil, ou encore le sel qui corrodait tout dans cette baraque de bled de bord de mer où j'ai quelques souvenirs.

Rencontrée à un autre endroit, un autre moment, je n'aurais peut-être pas fait attention.
Mais à cette table, sa présence s'impose à moi, comme si le temps, en s'accumulant autour d'elle, lui créait une gravité personnelle.

Elle me regarde avec une attention bienveillante qui, quoique discrète, révèle sans fard la curiosité des désirs simples.

Je suis heureux de constater que je peux plaire à une fille comme elle. Ça me rassure. Elle a la tranquillité sereine des gens nés pour les joies quotidiennes, et dont l'amour, quand il s'épanouit, plonge ses racines chez Philémon et Baucis.

De tous ceux qui participent à cette discussion bizarre et un peu tendue autour des règles de sociabilité inhérentes à la vie collective, je ne vois qu'elle.
Elle est si calme, si centrée, si étrangère aux trombes qui parcourent mon espace intérieur.

Elle me donne des envies de jouer dans un clip de Taylor Swift, de l'emmener pour un tour de manège sur le pavé de mes 20 ans, de la faire chanter à son oreiller "je savais que tu étais le trouble".
Elle me donne des envies de motocyclette sans casque sur des chemins bordés de forêt, de ruptures soudaines comme des coups de foudre, et de retour au dernier moment pour un serment d'amour éternel qui envoie le générique de fin.
Elle me donne des envies de la faire pleurer à l'arrêt de bus, de la faire retourner chez sa mère à attendre de mes nouvelles auprès du téléphone, des envies de photo pliée qui s'échappe du portefeuille à la station-service sur une reprise de Nirvana.
Elle me donne des envies de m'allonger à côté d'elle dans l'après-midi et de l'écouter me raconter la déco de sa chambre d'adolescence, pendant que je réveille son corps de la platitude des petites villes.

Sur la route du retour, saisi par le froid de la nuit et bercé par le zonzonnement de la dynamo, je me prends à rêver de faire des enfants avec elle, de dimanche de running et de goûters d'anniversaire, petit film en prismacolor vintage et bruissant, projeté par la loupiote du vélo sur le tarmac des chemins qui ne mènent nulle part.

S'éclaire soudain dans ma mémoire une réflexion désabusée de H., vers deux heures du matin allant choper des clopes chez le rebeu, avec son oeil égyptien et sa moue royale : "Les voyous rêvent pas de putes et de cc. C'est dans les films, ça. Ce qui fait bander les voyous, c'est la petite famille et un dimanche au lac à Vincennes, tu vois."


2 commentaires:

  1. Taylor Swift !
    Et tu regardes le clip en plus ? ^^

    https://www.youtube.com/watch?v=lP_Yu4nfHAM

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  2. La goat version, c'est so 2013.

    Evidemment que je regarde le clip :-)
    C'est une mythologie quasi sans faute du mauvais garçon dans les chaumières.

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