Nous n'avons ni beaux vêtements ni belles attitudes ni même belle forme.
Nous allons, nus comme des soleils glorieux, et nous tentons d'aimer.

mardi 18 novembre 2014

Un genre d'ironie

J'ai considéré pendant longtemps que j'étais hétérosexuel, puisque garçon, je sortais avec des filles et vivais avec elles des relations variées mais toujours fondées sur une attirance qui ne s'est jamais démentie.

Pourtant, j'ai été amoureux de garçons. Je n'y voyais pas de question, parce que je me suis contenté de vivre ce sentiment pour ce qu'il était, sans chercher à le partager, ou à séduire.
Pour les mecs, il me suffisait d'être amoureux.
Pour les nanas, je voulais baiser et c'était normal : j'étais hétérosexuel.

A l'époque, je défendais l'idée que les hommes et les femmes étaient égaux, mais complémentaires, d'une nature différente.
Comme je fréquentais beaucoup des univers fermés, violents et machistes, ou alors d'un patriarcalisme feutré, je passais pour un mec sans doute un peu trop bon avec les femmes.

Il a fallu que je prenne conscience de conditionnements tellement nombreux dans ma vie, pour que dans le tas, celui de la normativité sexiste se révèle.

J'avais beau en savoir long sur la variété des sociétés humaines à travers le temps et la géographie, cette connaissance n'était qu'un levier théorique : c'est mon histoire, mon point de vue, qu'il a fallu déminer.

C'est ma propre geste dans la grande histoire du patriarcat que j'ai dû commencer à détricoter.

Si je me contentais d'être amoureux des hommes, c'est parce que j'avais été formé à serrer les nanas : c'était l'objectif qui m'avait été assigné, et que j'accomplissais avec zèle.

On avait défini l'évidence de mon désir : un homme veut des femmes (notez le pluriel), c'est ainsi que sont les hommes, d'ailleurs c'est à ça qu'on les reconnaît.

On avait défini les modalités d'expression de ce désir : ce qu'un homme veut d'une femme, c'est l'avoir. Il tire une jouissance physique et privée de la chair féminine, une jouissance sociale et publique de la possession symbolique de cette chair.

On avait défini ce à quoi ce désir donnait droit : à quasi tout. Quand un homme désire une femme il doit être prêt à tout pour la conquérir. Il a donc aussi le droit de tout faire dans ce but.

On avait défini la gestion sociale de ce désir :  quand l'homme a obtenu la femme, soit il en veut une autre, et c'est normal, c'est comme ça que sont les hommes ; soit il l'épouse, et cela est le geste respectable, sanctificateur, qui sauve l'homme de sa faiblesse charnelle et transforme l'instinct sexuel en amour. Bien évidemment, il faut que la femme soit, dans ses moeurs, respectable, pour que l'homme envisage cette seconde option.

On avait défini tellement de choses sur ce désir qu'à chaque endroit de ma vie, je savais sans avoir besoin d'y réfléchir, quoi en faire, où le diriger, comment l'exprimer, pourquoi le retenir, et avec qui.

Mais pour les mecs, on avait fait simple et court.
On avait défini la donne de base de l'inévitable compétition entre mâles.
On avait défini la diplomatie du partage par la camaraderie virile.
On avait défini les services réciproques qui forment l'attendu général des liens sociaux.
Et basta.
Les codes n'avaient pas besoin d'être élaborés, puisqu'entre hommes, rien n'est complexe, on est tous du même bord, on fonctionne pareil.

Il m'a fallu pas mal de temps pour me rendre compte qu'on m'avait appris quelque chose de plus, quelque chose de si tacite que remarquer son absence demandait déjà un gros effort d'accommodation.
Ce qu'on m'avait enseigné, c'est qu'entre hommes, il n'y a pas de désir.
Et l'affaire était tellement absente de mon tableau, que j'en étais réduit à ne même pas identifier que ce que j'éprouvais pour des hommes, c'était aussi du désir.

Bien sûr, il y avait les homosexuels. Mais, de même, il y a des pygmées.

A un moment, je me suis aperçu que rien, dans mes désirs, ne fonctionnait comme on m'avait appris à le vivre, avec personne, ni avec les femmes ni avec les hommes, et là a débuté mon interrogation sur ma propre sexualité et sur la forme de mes échanges avec les autres.

J'aimerais bien dire que c'est arrivé brutalement, dans une anecdote significative où se concentre toute la puissance de la révélation.

Mais ce serait mentir.

C'est arrivé par de très lents glissements, dans les profondeurs tectoniques. Je ne saurais même pas dire comment j'ai commencé à penser différemment : les questions personnelles, les rencontres, les insatisfactions vécues, tout cela a été une succession de clinamen dont aucun n'a plus d'importance que d'autres, et qui ont tous été à leur façon grains de sable dans la mécanique et cailloux dans la chaussure.

Mais le caillou que je trouve le plus ironique, c'est que si à terme je suis devenu féministe, c'est en partie parce qu'il m'arrive d'être attiré par des hommes.

Ça ne cadrait pas avec mon rôle de mec, sans aucun doute.

Mais surtout, n'ayant reçu aucune éducation en ce sens, je ne savais pas quoi faire de ce désir, une fois reconnu : je n'avais aucune idée de comment l'exprimer, de comment le vivre.

De là est née la question  : comment parler avec un homme dans le cadre du désir ? Quelle relation construire ?

Et par ricochet est venue une autre question, symétrique : si je sors de mon rôle, comment parler avec une femme sans le cadre du désir ?

Il n'y avait pas d'autre solution pour moi, alors, que d'envisager la question du désir hors de celle du genre.

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