Nous n'avons ni beaux vêtements ni belles attitudes ni même belle forme.
Nous allons, nus comme des soleils glorieux, et nous tentons d'aimer.

jeudi 20 novembre 2014

Qui sur tous a maitrie

J'ai passé une partie de mon enfance non loin de la dernière prison parisienne intra-muros.

Le week-end, surtout le dimanche, des femmes venaient au pied de ces hauts murs tachés de XIXe siècle hugolien, et hurlaient à pleine voix des prénoms, à tour de rôle.
Aux fenêtres grillées, loin dans les hauteurs, des voix sans visages répondaient.
Des cris étouffés, déformés par la distance et l'épaisseur de l'air carcéral - autant de grappins lancés par des hommes sans doute juchés sur une table, la bouche collée au grillage intérieur, le cou encordé de veines par l'effort.

Ces femmes dans la rue, quand l'homme qu'elles venaient "visiter" indiquait ainsi sa présence, elles hurlaient sans honte des mots d'amour, avec la vigueur terrifiante d'une bête blessée.
Ces cris, puissants jusqu'au surnaturel pour mon oreille d'enfant, n'avaient pas leur place dans la police des villes, dans le commerce de la civilisation quotidienne.
Je n'ai jamais entendu des gens hurler ainsi que dans des situations dramatiques : la mort, la souffrance physique, l'imminence d'un danger fatal.
Et devant cette prison.
On disait de ces femmes qu'elles venaient "chanter", et de fait, l'effort vocal déployé était comparable à celui d'une cantatrice d'opéra.
Je suppose qu'il y avait une technique à développer, que c'était le fruit amer d'un apprentissage.

Ce dialogue sans intimité ne durait pas longtemps : l'épuisement et la nécessité de laisser son tour y mettait un terme en quelques minutes.
Le but n'était d'ailleurs pas de parler. Le but était simplement de dire : "Je suis encore là".
C'est la seule chose que peuvent se dire un prisonnier et quelqu'un de l'extérieur : "Aujourd'hui, je suis encore vivant pour toi ; aujourd'hui, tu es encore vivant pour moi".

Parmi les gens que j'ai connus, certains ont été en prison. Certains étaient des copains d'école primaire, d'autres je les ai connus plus tard. Certains étaient des gens que j'appréciais mais dont nous savions tous où ils se dirigeaient. Je ne suis plus en contact avec eux, depuis longtemps.
Je ne suis plus vivant pour eux, ils ne sont plus vivants pour moi.

Certains ont été condamnés pour des choses de peu : trafic de shit, contrebande, vol à l'étalage, à l'arraché, petit cambriolage, escroquerie etc. D'autres ont été condamnés pour des choses plus importantes, et d'autres enfin pour des crapuleries innommables. Ces derniers, personne ne vient les voir, parloir ou chant de la rue.

Habitué depuis l'enfance à jauger les personnes plutôt qu'à les juger, j'ai toujours du mal à réaliser combien il est choquant pour nombre de gens que je puisse considérer que tel type, qui a fait du temps, est quelqu'un de bien et même de fiable. J'ai été copain avec des voleurs et j'ai été volé aussi. Ça ne change rien. Pour les êtres humains, c'est l'étoffe que je regarde, plutôt que la coupe.
Quand je passe devant les prisons, je pense à ceux que j'ai connus, à ceux que je ne connais pas : je pense au temps des métronomes, à la violence, au désespoir, à ce qui attend à la sortie, aux mécaniques sociales, à la dépossession du corps.
Car la prison, c'est d'abord apprendre à se servir de son trou du cul comme d'une cachette.

J'ai pitié.

Je ne crois pas du tout à la prison. C'est un système social suicidaire, qui ne rattrape pas les psychopathes, et enterre les autres.
Le passage en prison ne change pas les gens, il les abime : il est difficile d'imaginer la quantité d'angoisse induite par une simple année en milieu carcéral.

Il y a ceux qui se sont habitués à faire de brefs séjours en prison, pour qui c'est une récurrence inévitable.
Généralement, un procès en attente les recolle au trou presque aussitôt sortis, et ils tiennent difficilement trois mois dehors sans s'exposer à des emmerdes qui leur vaudront le procès d'après.
Au bout de quelques années de ce régime, ils ne rêvent même plus d'échapper au cycle : ils vivent la liberté dans l'appréhension, et accueillent avec fatalisme leur retour en cellule. Dans leur routine résignée, c'est en prison qu'ils posent leur valises et dehors qu'ils sont en transit.

Il y a les longues peines. Ceux-là ont un trou, une part entière de leur vie qui ne s'est pas faite, qui s'est figée, sans évolution ni apprentissage possible, car la prison maintient dans l'immature.
Ils sortent de là incapables de se relier aux autres, d'avoir une relation affective, sentimentale, et à peine en état de travailler, ce qui est la seule chose sur laquelle on jugera de leur réhabilitation. Traumatisés mais à jamais illégitimes, ils se taisent, recréant par le silence les murs.

Il y a ceux qui sont prêts à tout pour ne jamais y retourner. Ceux-là deviennent parfois dangereux, leur arrestation peut déraper, les circonstances s'aggraver. Mais la plupart du temps, ils partent dans une prosaïque cavale où, faute de moyens, la police se contente d'attendre qu'ils réapparaissent. Ils restent alors simplement terrés chez leur mère ou dans une piaule de cité, interdits de travail, de médecin, de banque, jusqu'à ce qu'ils comprennent que la cavale n'est qu'une prison où le temps n'est pas décompté de la peine.

Il y a aussi ceux que ça ne touche pas.
Ceux pour qui la prison n'est qu'une expérience de la mort parmi d'autres. Retirés en eux-mêmes, ils vivent le plus souvent sur des préceptes pervers tels que l'homme est un loup pour l'homme, et il vaut mieux ne pas trop traîner avec eux. Ils prennent la compassion pour de la faiblesse.

Mais leur indifférence mauvaise a quelque chose de commun avec celle du quidam de la rue, tel celui qui un jour, alors que nous allions au métro ensemble, a surpris mon expression de tristesse en passant devant la Santé de mon enfance et m'a dit : "Tu sais, s'ils sont là c'est qu'il y a une raison".
A quoi j'ai répondu : "Pas une raison : un motif".

Je ne suis ni juge ni avocat.
Lorsque je passe devant les prisons, je passe devant un cimetière vivant.
Ma tristesse n'est qu'une petite fleur déposée parmi d'autres sur une tombe haïe du monde.

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