Nous n'avons ni beaux vêtements ni belles attitudes ni même belle forme.
Nous allons, nus comme des soleils glorieux, et nous tentons d'aimer.

vendredi 17 octobre 2014

True story

On était sur un banc, vers le canal, dans mes souvenirs un samedi début d'après-midi, on avait peut-être dix-huit, dix-neuf.
On a vu arriver un type qu'on surnommait Gorillaz - il avait la dégaine d'un des personnages des clips (une sorte de street Gaston Lagaffe, mégot planté aux lèvres, et casquette de teufeur).
Quelques saluts plus tard, il nous dit :
- Eh vous savez quoi ? Ce week-end, j'ai testé la datura. Vous connaissez ?

Je connaissais de nom.

- T'as trouvé ça où ?
- C'est un pote qu'en a ramené de voyage. Franchement, essayez pas, c'est de la merde, c'est super dangereux.
- C'est pas mal toxique, à ce qu'on m'a dit.
- Ouais mais c'est même pas le problème, si tu veux mon avis. Mon pote il m'avait indiqué la dose, et du coup, vendredi soir, je me suis dit, je vais me faire un petit trip.

Gorillaz tournait aux psychédéliques, son truc c'était surtout l'acide, ça avait pour nous un côté vintage, ambiance Timothy Leary des faubourgs. Physiquement, on lui donnait facile la quarantaine, mais il devait avoir à peine trente ans. Le petit bouc en pointe au menton, un faux air d'Obispo dans le désordre, habillé kaki et Doc montantes.

- T'étais tout seul ? C'était pas un peu con ?
- Ouais, mais j'ai l'expérience, c'est bon. Je me suis dit, je vais me faire un petit trip, et puis je vais sortir et tout. Donc je prends le truc, là, la datura. Bien comme mon pote il m'avait dit. Avec un petit verre pour faire passer. Et bon, il se passe rien, quoi.
- Rien ?
- Mais non, rien. Juste un peu de bonne humeur. Je me dis, ça met longtemps à monter, mais au bout d'une heure et demie, que dalle. Bon, c'est pas grave, je me dis la plante elle a séché, c'est mort. Donc y a Ludo qui débarque, vous voyez qui c'est, Ludo ?

Oui, on voyait bien, c'était un blond sec, tout petit, avec un tatouage de poignard mal foutu, de loin ça ressemblait à un caducée de pharmacie.

- Bon Ludo arrive, on boit un coup ou deux, je lui raconte cette connerie de datura que j'attends depuis deux heures que ça monte et ça monte pas, ça le fait rigoler, et finalement, on sort. Bon je vous passe la soirée, vous connaissez le truc de base, mais cool, quoi. Par contre, à un moment, on se retrouve chez des nanas, et là, je sais pas pourquoi, ça part un peu en partouze, tu vois.

Gros silence sur le banc. On avait du mal à imaginer Gorillaz dans une scène de cul.
Dans l'argot de ce coin-là et de cette époque-là, on appelait ça un foncetar : un type qui préfère la défonce à tout le reste, y compris au sexe. Je ne crois pas que le terme fonctionne encore, il n'y a rien de plus volatile que l'argot, mais les Gorillaz demeurent c'est certain.

Il nous regarde en se marrant :

- Non mais je suis sérieux ! Vous y croyez pas. Je te dis, un moment super chaud. C'était un peu confus dans ma tête, avec tout ce qu'on avait pris, mais voilà, je vous garantis, moi j'ai rien cherché, et on s'est retrouvés dans une de ces ambiances - mais red-hot-chili-pepper. Bref, je vais pas chercher à décrire, mais un truc de ouf quoi.

Il cherche pas à nous décrire, mais il nous décrit quand même. Ça prend cinq bonnes minutes détaillées et ça ressemble à un courrier des lecteurs dans Union.

- Et bon, je me retrouve chez moi au petit matin, le smile jusque-là, la patate et tout. Un petit joint et au pieu, je dors direct, genre douze heures.

- Et du coup, la datura ?

C'est Mix qui a demandé ça, l'air de rien, avec son petit regard ironique que je connais bien, parce qu'on a tous compris que la datura n'était qu'un prétexte pour nous raconter une histoire moisie de partouze imaginaire.

Mais Gorillaz hoche la tête, content de voir qu'on a suivi.

- Attends, j'y viens, à la datura, tu vas comprendre. Donc bon, je dors douze heures, quoi, je me réveille il est six heures du soir. Je sors : le petit kawa, je graille un coup, de quoi me réveiller. Et là, je tombe sur Ludo. Je lui dis : mon copain, ça c'était une soirée, hein ? Et il me regarde et il me fait : de quoi tu parles ? Moi je lui dis : ben, hier soir, quand t'es passé chez moi, et après on s'est retrouvés avec ces meufs, là, et tout, et ça a complètement dégénéré ? Et vous savez ce qu'il me dit, ce con ? Qu'il est jamais passé à la maison. J'ai cru qu'il se foutait de moi. Mais non. C'est vrai, il était avec un autre pote, qui m'a confirmé et tout. Ils ont essayé de m'appeler mais j'ai pas répondu.
- Il est jamais passé chez toi ?
- Mais non. C'était ça le trip, tu vois. C'était la datura.
- Et du coup, t'as fait quoi de ta soirée, en vrai ?
- Ben je sais pas. Sans doute rien, en fait. Ça se trouve, je me suis juste couché. Il s'est rien passé, ou s'il s'est passé des trucs, je sais pas ce que c'est. Une vraie saloperie, la datura.

Quand il est parti, on se regarde.

- T'y crois, à son histoire ?
- Qu'il est resté tout seul chez lui, défoncé sur son pieu ? Ouais, ça j'y crois.

Des années plus tard, dans un contexte social fondamentalement différent, j'ai entendu la même histoire, à plusieurs variations près.
Mais j'avais déjà entendu à tellement d'endroits différents les mêmes histoires, je savais que les histoires de rue appartiennent à tout le monde et chacun peut en être le conteur ou l'auditeur, suivant l'inspiration du moment.

Peut-être qu'un jour, moi aussi, passant devant un banc où traînent trois jeunes que je connais vaguement, je leur raconterai - comme un bluesman brode cinq minutes sur un thème rebattu - l'histoire de mon trip à la datura du week-end dernier, alors que je n'ai jamais pris de datura, et que je ne touche plus à rien depuis des années. J'y mettrai un peu ce qui me viendra, avec le doigté de l'instant et la charge de mes expériences. Et puis je les laisserai sur leur banc, mon histoire entre les mains, pour qu'ils en fassent ce qu'ils veulent.

Ce sera simplement pour me rappeler le bon vieux temps : celui où j'étais vraiment jeune, et toutes les histoires du monde étaient neuves.

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