Nous n'avons ni beaux vêtements ni belles attitudes ni même belle forme.
Nous allons, nus comme des soleils glorieux, et nous tentons d'aimer.

dimanche 23 décembre 2018

Am I repeating myself ?

Am I repeating myself ?

Oh, certainement.
Et pourtant, tu verras, le disque a changé de sillon.

--Si tu veux suivre, va falloir que tu mettes le rythme --
-- MC lance la MK2 --

Alors on va faire l'épilogue en mode mosaïque, par bouts et par patchwork, juste pour que tu catch up, je te lance l'intro.

Touché jazz et feeling hip hop, lumières tamisées sur vernis pop, quelques grammes de coke pour oublier l'époque, dehors les rues sont pleines de rage et de sourires en toc, mais j'ai toujours au ventre un flow qui connaît pas le stop

- je mobilise, je tiens ma barre, je pose et je fais ma part, zéro débat deux cent pour cent combat, le plus cash des clash que t'as jamais ramené chez ton papa -

je peux doll up je peux suit up, changer de chemise comme de peau, laisser là les traumas et les runs en amok, je peux faire le show en scope ou couler à pic comme Titanic, je peux la jouer new kid on the block ou bien scred on the clock, effacer d'un trait trop d'années de respect comme juste me taire, je suis du ventre et de la tête, full au contact et beyond Jupiter

- pas de pitié si tu crois que je te dois, mais mon coeur ouvert à l'infini si tu me demandes -

ok c'est vrai suffit d'un rien parfois pour que je me tende, batterie de fils à nu toujours moins kiss kiss que plutôt bang bang, je trimballe le genre de casse dont on efface pas tellement les traces mais je planque la charge électrique derrière les jours qui passent, sans prise au vice je file au vent, dans les promiscuités tristes je regarde en face

- je navigue au fleuve des fils de pute sans jamais donner de la bande et je reste -

je reste clean à l'intérieur, plus droit que le plus droit de tes papas, je garde le cycle infatigable comme Arepo, je porte mon âme sans fissure et sans repos, du fond de mes yeux je protège le pur et le diamant, je tiens le choc check tant que tu veux, je peux pas faire autrement, tu verras jamais sur l'horloge l'heure où je te mens.

samedi 15 décembre 2018

Change of the light


Je regarde souvent ma vie sous l'angle des décisions que j'ai prises à tel moment, pour telle raison, dans telle circonstance, et je déplie la chaîne des évènements qui en ont découlé. C'est ainsi que j'apprends, que je comprends, que je tâche de modifier et d'évoluer.

Et bien sûr que j'en regrette certaines, de ces décisions, parfois très lointaines, parce que j'en ressens encore en moi les derniers échos ténus, comme les toutes dernières rides qui s'effacent sur l'eau après le caillou jeté dans l'eau immobile.
Je les regrette, et pourtant toutes je les comprends aussi, et je sais que même revenu au point de l'espace-temps où je les ai prises avec toute l'expérience acquise depuis, il est quasi certain que je ne les changerais pas : elles m'ont si entièrement appartenu, finalement, que m'en dédire aujourd'hui serait comme me dédire de moi-même, comme décider d'être une autre personne, née sous un autre signe.

Alors tu sais, là où j'en suis, j'ai l'impression qu'à terme, les seules décisions qu'on regrette vraiment, ce sont celles qu'on n'est pas parvenu à prendre.

Envoyer se faire foutre quelqu'un, fermer ou ouvrir une porte, avoir fait quelque chose mais pas tout à fait, ne pas s'être engagé, être resté dans l'expectative, avoir laissé traîné, ne pas en avoir eu le coeur net, ne pas avoir su dire oui comme ne pas avoir sur dire non, avoir choisi un confort contre un effort, ne pas avoir fait face au moment où ça comptait, avoir préféré l'absence etc.

Toutes les décisions où l'on n'a pas réussi à se choisir, en réalité.

Et c'est ça que j'aimerais te dire.
C'est une chose importante de jeter sur sa vie de temps en temps ce regard rétrospectif des décisions qu'on a prises et là où elles nous ont mené.
Mais c'est parfois beaucoup plus surprenant, dérangeant et intéressant de la regarder sous l'angle de toutes les décisions qu'on a pas prises.

Parce qu'on sait très bien les décisions qu'on a prises et pourquoi. On a tous le discours qui va avec.

Mais dans ce que, par la même occasion, on a choisi de ne pas faire - s'exprime en creux certaines parts de nous-même auxquelles nous préférons être aveugles.

On apprend parfois mieux à se connaître en se demandant "quel est aussi le choix que je n'ai pas fait ?"

Ça n'est pas agréable, comme question, autant te le dire tout de suite.
Parce que si tu le fais honnêtement, la première chose que tu rencontres de toi-même quand tu allumes cette lumière-là, bien sûr, ça risque d'être ta lâcheté, tous les moments où tu t'es un peu fait porter pâle à ta propre existence : tes esquives, tes évitements, tes fuites, tes regards ailleurs.

Bien sûr, tu te dis, comme moi, que tu assumes tes choix. Et évidemment que tu les assumes, et devrions-nous tous vivre dix mille ans, je ne pense pas que nous en regrettions beaucoup, des choix que nous avons faits.

Mais crois-moi : derrière tous ces choix assumés, il y a d'autres choix non-assumés, invisibles au premier coup d'oeil - et ces choix invisibles sont ceux qui t'ont fait au moins autant, sinon plus que les autres.

On ne peut pas être réellement présent à sa vie tant qu'on ne s'est pas demandé à quel endroit et de quelle manière on en est aussi complètement absent.



mardi 4 décembre 2018

To smile upon a dead, to die upon a smile


Le vrai sourire naît dans le coeur, de la rencontre entre la certitude de la mort et la révélation de l'espoir.

La couleur de la nuit, qu'elle soit piquée des lumières de ville ou semée de Voie Lactée, naît de la rencontre entre la quantité close mais inconnue des jours dont tu disposes encore, et l'éternité absolue que chaque instant t'offre à main ouverte.

J'aime la couleur de la nuit exactement pour les mêmes raisons que j'aime un vrai sourire : le monde entier y tient, de l'atome à l'Univers, sans un putain de mot.


vendredi 12 octobre 2018

Glorieuse Tentative, vieux frère


Accroché au port industriel de Rouen, qui serpente à cet endroit sous les vertes collines normandes, énorme monstre venu paître sous les grues de chargement, le cargo n'a pas bougé des 48h que j'ai passées dans le coin.

Il paraît que c'est un petit, et que, sur les océans, d'impensables colosses - qui jamais ne remonteraient l'estuaire - tracent des sillages profonds et puissants comme des dieux.

Mais à moi, si légère agglomération de molécules carbonées, il était déjà, sur ce coin de Seine, avec ses quinze étages de haut et ses deux cent mètres de long, une merveille à ce point irréelle qu'il me fallait constamment refaire l'effort de persuader mon cerveau de sa présence.

Il avait l'air d'un cheval de trait au repos : endurci depuis de nombreux hivers au travail pénible de la mer, marqué des cicatrices du harnais, les muscles formés à la poursuite infinie d'un même effort.

D'une écoutille de proue jaillissait la fontaine légère des eaux de pompe, et sa jumelle à la poupe.

Je ne sais pourquoi il a attiré mon attention plus que ses frères, répartis nonchalamment le long du quai, aussi imposants, aussi placides que lui.

Peut-être simplement à cause de son nom.

Né à Hong-Kong, baptisé avec cet esprit de la tradition orientale qui place sa foi dans la routine des symboles et qui, à l'esprit occidental, sonne souvent comme une sorte d'humour grinçant, - ayant d'ailleurs certainement perdu dans la traduction anglaise les connotations idéogrammatiques propres à son blase tutélaire chinois - il était Golden Endeavour.

Je n'aurais su mieux résumer - tout.


dimanche 16 avril 2017

le mp3 ésotérique




Tous les endroits de la vie où tu as déjà été et qui ne t'intéressent plus jouent bien des mélodies dans le monde, mais une seule musique à ton oreille.




mardi 28 mars 2017

Δ same ol' same ol'


L'immaturité des femmes de 30 ans et l'infertilité des femmes de 40 déterminent aujourd'hui le delta de ma vie sentimentale.

Le reste est le fleuve de la réalité - la présence de mes amis, les projets qui alimenteront les années, les get laid déplacements, les correspondances vers le Japon, la médiocrité, le décollement du vitré, l'aube éternelle, la vieille dame que je ne connais pas dans son mouroir et la vieille tête que je connais trop bien dans mon miroir.


lundi 20 février 2017

Entre nous soit dit


La discussion, c'est l'échange des informations et des idées. On discute pour se renseigner ou pour élaborer des représentations.
Une discussion est un tableau noir autour duquel chacun se tient avec son éponge et sa craie.

Le dialogue, c'est l'échange de ce qui demeure souterrain dans une discussion.
Nous savons tous que les mots, que nous utilisons à longueur de journée, ce phénomène universel de la langue, ne sont pas les choses, mais un repère codé dans un ensemble de représentations mentales fluctuantes.
On commence à dialoguer quand on se cherche l'un l'autre à travers les mots. On utilise alors de multiples systèmes de coordonnées pour s'assurer qu'en utilisant tel mot, on parle bien de telle chose.
Le dialogue est toujours tâtonnement, hésitation.
Le dialogue est une lampe que chacun tient dans le brouillard.

Pour discuter, il faut une capacité d'argumentation, de raisonnement, un dictionnaire et une grammaire.
Il faut des mots précis et des connexions logiques claires.
Il faut une bonne craie, un tableau bien propre, et une belle écriture.

Une trop grande compétence à la discussion est un obstacle au dialogue.

Pour dialoguer, il faut accepter le brouillard. Il faut accepter de ne pas voir l'autre, et de lui demander où il est, quelle est sa position, et ce qu'il voit de là où il est.

Il faut accepter que ce qu'il voit est peut-être différent, que sa lampe n'éclaire pas les mêmes choses, et que ses mots ne sont que des repères, que sa voix nous indique approximativement sa position dans l'obscurité.

Il faut accepter de ne pas savoir soi même où on est. Il faut accepter de chercher, et de se perdre.

Dans la discussion, on peut avoir tort ou raison.
Dans le dialogue, il n'y a ni vrai ni faux : il n'y a que la présence ou l'absence.

Discuter, c'est définir le monde.
Dialoguer, c'est découvrir l'autre.

La discussion mène à l'accord. Elle crée du discours.
Le dialogue mène au partage. Il crée du lien.

S'accorder, c'est résoudre les équations possibles.
Partager, c'est accepter les équations, possibles comme impossibles.


samedi 4 février 2017

Vous avez droit à la calculatrice


Le sujet 1 :

Peut-on choisir son émotion ?


Le sujet 2 :

Donner de soi.


Le sujet 3 : vous commenterez le texte suivant.

Ce qui se joue, dans la relation de couple comme dans n'importe quelle relation qui engage l'intimité de chacun, est avant tout la relation à soi-même et la capacité que l'on a d'en sortir, c'est-à-dire à ne pas réduire l'autre à soi-même, à ne pas dessiner notre visage sur le sien, à ne pas raconter notre histoire avec sa matière.
 (...)
On peut entrer dans une relation pour s'améliorer, grandir, évoluer, pour devenir quelque chose de plus complexe et d'enrichi par le contact quotidien d'une autre subjectivité que la sienne, ou on peut y entrer pour n'y trouver que le miroir enthousiaste de sa propre compagnie, et donc à terme l'assurance que l'autre ne saurait avoir ni intérêt, ni substance, ni vertu, hormis ce que nous lui prêtons momentanément de nous-mêmes.
(...)
C'est pourquoi il me semble qu'en toute relation, la question principale sans laquelle aucune honnêteté, aucune sincérité, aucune réalité du sentiment n'est possible, devrait être : qu'est-ce que je désire que l'autre soit pour moi, qu'est-ce que je désire être pour lui ?


Le sujet 4 : vous rêvasserez aux propos du poète amer

"Mon problème n'a jamais été qu'elle soit une connasse, mon problème a été que je l'aimais."


dimanche 29 janvier 2017

:: item {conscience} ::


C'était un épisode étrange de Columbo sur lequel je suis tombé - un des pilotes, j'ai appris plus tard - où Peter Falk encore jeune et ingambe, essayait de coincer madame Williams, une femme froide et intelligente, qui avait tué monsieurs Williams, son mari plus âgé.
Columbo avait compris, madame Williams savait qu'il avait compris - mais comment prouver ?
Alors ils s'affrontaient, en une série de petits duels où Columbo ne cessait bien sûr de perdre, madame Williams se révélant être un assassin particulièrement adroit, au point qu'il soit impossible de prouver sa culpabilité.
Mais feu monsieur Williams avait une fille, d'un précédent mariage, qui n'était pas satisfaite que sa belle-mère s'en tire, parce qu'elle aimait son père et qu'elle aurait voulu plus que tout que justice soit faite.
Et, inexplicablement, la jeune veuve, qui jusqu'ici avait fait preuve d'une capacité intellectuelle à toute épreuve, achetait le silence de sa belle-fille, lui donnait de l'argent en échange de son silence, pour qu'elle oublie.
La fille faisait semblant d'accepter, et cela constituait un piège conduisant à l'arrestation de la veuve noire.
La confrontation finale entre Columbo et la meurtrière avait lieu dans un aéroport, un échange feutré qui scellait la défaite de la dame, et que je suivais d'un oeil somnolent du fond d'un lit quelconque.
Falk, avec son air de mec franc comme l'or à la fois fasciné et désespéré par l'humanité, se mettait à lui expliquer que donner cet argent à sa belle-fille avait suffit à la griller, parce qu'il était impensable que sa belle-fille accepte pour de vrai.

- Because, Mrs Williams, you have no conscience... and that's your weakness. Did it ever occur to you that there are very few people that would take money to forget about a murder ? It didn’t, did it ? I knew it wouldn’t. No conscience ! Limits your imagination. You can't conceive of anybody being any different of what you are. And you're greedy... And that's why, as bright as you are... and you are bright... you believed that she could be bought.
- Get to the point. Come on, get to the point.
- But it is the point, Mrs Williams. You see ?

L'actrice qui faisait madame Williams avait alors à ce moment-là un regard incroyable, à la fois vif et perdu, un regard aux mâchoires tendues derrière un sourire crispé en complet décalage avec la situation, le regard d'une personne très intelligente qui ne comprend pas du tout une blague évidente mais qui ne veut pas le montrer et cherche intensément à calculer, parmi toutes les informations qu'elle glâne au radar, le sens de la blague, les conséquences de la blague sur elle, et comment la contrer, par quel raisonnement y répondre ?
Et ce regard était d'une justesse incroyable, car je ne saurais te dire combien de fois je l'ai vu dans ses yeux à elle, ce regard, au cours des années, ce regard et cette posture avec les mâchoires un peu tendues, le sourire un peu crispé et l'oeil qui cherche sa prise et ne la trouve pas.

Je la regardais et je me demandais ce qu'elle pouvait bien calculer avec autant d'acharnement, pendant qu'elle était capable de dire les plus froides horreurs sur un ton d'absolue légitimité.
Ce que les années m'ont appris, c'est qu'elle ne calculait rien d'autre finalement que comment gagner.
J'ignore ce qu'elle voulait gagner, mais je sais qu'elle pensait dur comme fer que je voulais le gagner aussi, que tous, nous voulons le gagner - qu'il n'y a absolument rien d'autre à faire, à vivre ici, que gagner cette guerre-là, cette folie-là, dans laquelle tous les coups sont permis, même les plus bas, même les plus violents, même les plus ignobles.

J'aurais aimé que Columbo s'occupe de mon affaire, bien sûr, même si dans ce genre de circonstances, en réalité, tu es toujours seul.
Mais ça m'a fait un peu de bien de le voir mettre sur ces années de ma vie au moins quelques mots simples exprimant avec précision et concision le problème.

lundi 23 janvier 2017

:: item {X—> 1/X} ::


Pendant longtemps, je n'ai absolument pas remarqué l'inversion.

Je me contentais de ressentir que ce qu'elle faisait advenir entre nous n'était pas juste.

Mais le chemin était trop long, trop tortueux à remonter, et je pensais seulement qu'on s'était perdus en route, sans jamais bien savoir où, comment, pourquoi.

Je capitulais de guerre lasse, je laissais tomber, je prenais sur mes épaules, comme j'ai appris à faire.

Je ne voyais pas que la situation d'arrivée était exactement l'inverse de celle de départ, parce que j'étais tellement fatigué que j'avais complètement oublié la situation de départ.

Je ne sais plus quand j'ai compris le système de l'inversion, ni comment.
C'est devenu évident, peu à peu, à force de regarder d'une part les faits, de l'autre, son discours.

Entre ce qui se passait et ce qu'elle en disait, le rapport était tout simplement inverse.
Pas autrement. Pas le contraire.
Mais, de façon trop précise, trop répétée pour que ça ne soit pas un système : l'inverse.

Plus tard m'est apparue l'implication principale de cette découverte.
Pour trouver les faits que j'ignorais, pour savoir ce qu'il s'était vraiment passé à tel moment, à tel endroit, il suffisait de prendre l'inverse de ce qu'elle en avait raconté.

Pour lever la vérité, il suffisait de trouver l'inversion juste.

Quel est l'inverse de l'amour ?

Ni la haine, ni l'indifférence, mais le mépris, c'est-à-dire là où il y a quelqu'un, ne voir personne.

dimanche 22 janvier 2017

Le grand secret du bonheur



(ici le manuscrit est brûlé et illisible sur plusieurs pages)



... la joie, de sorte avant que nul ne pourra être malheureux sans savoir comment remédier à son état et que tristesse d'âme, mélancolie et grand désespoir seront pour ainsi dire non pas effacés mais comme peu à peu oubliés de l'état des êtres du monde, et jusqu'à l'affliction de notre mortelle condition.



mercredi 18 janvier 2017

:: item {le mensonge} ::


J'ai pensé pendant longtemps qu'elle mentait comme tout le monde peut le faire, c'est-à-dire en sachant plus ou moins où est la vérité, et pour quel motif on la cache.

J'ai compris bien plus tard qu'il n'en était rien.

Elle n'avait absolument pas la moindre idée d'où était la vérité ni de ce que c'était.

Elle mentait comme une horloge qui ne saurait pas ce qu'est le temps.
Quand on lui demande l'heure, elle aligne ses aiguilles sur des positions qu'elle ne repère pas en tant que heure, mais en tant que réponse et elle ajuste jusqu'à ce que la personne ait l'air d'accepter ce qu'on lui donne.

C'est pourquoi son mensonge n'était ni total, ni ponctuel - mais simplement permanent.


jeudi 15 décembre 2016

For ye good souls


A Alep, mes mots ici ne changeront rien, pas plus qu'ils ne changeront quoi que ce soit au sort de ceux qui dorment sous des tentes à Paris cette nuit.

Si mes mots avaient ce pouvoir, crois-bien que je n'en garderais pas un seul pour moi et que je serais nuit et jour sur le pont à les prononcer et les écrire jusqu'à ce que ma bouche gèle et mes mains tombent.

C'est l'hiver, c'est bientôt Noël, c'est la saison où dans nos rues mêmes, certains ne terminent pas la nuit.

Il y a des gens qui meurent à Alep et le monde tourne bien de traviole.

Alors tu vois, je mets un mot ici et puis je vais me coucher, et le monde n'en tournera pas plus droit, comme je n'en dormirai pas moins au chaud et le ventre plein.

Aussi loin que remontent mes souvenirs d'enfance, il y a des hommes qui dorment devant ma porte.
Aussi loin que remontent mes souvenirs d'enfance, il y a des bombes qui tombent sur des villes au Moyen-Orient.

Ce qui a fait de nous en premier des hommes, c'est d'enterrer nos morts et de conserver leur mémoire.

C'est pour ça que je mets un mot ici.


jeudi 3 novembre 2016

माया

Je ne te dirais pas que je le vois tout le temps, je ne te dirais pas que c'est quelque chose avec quoi je me lève le matin.

Mais ça m'arrive et je voudrais t'en parler.

Parfois, ça vient avec la musique, parfois ça vient avec la fatigue, parfois ça vient dans la douceur d'une lumière d'un geste d'une position ou d'un moment, parfois c'est au milieu des nos corps sales et suants brinquebalés dans l'arythmique métro - ça n'a pas vraiment de règle, sauf que ça vient quand j'arrête quelque chose, quand je suspends le discours intérieur et qu'en moi la réceptivité est pure, sans douleur, sans peur, sans plaisir, sans quête - ça vient quand je ne me tends vers rien, quand je ne refuse rien, quand je suis là où je suis comme une herbe parmi l'herbe, dans une steppe où là-bas est partout le jumeau d'ici.

Ce qui se passe alors, c'est que le bruit dégueulasse et bordélique du monde, les borborygmes humains, les respirations, les grognements, les frottements, les chocs, les assourdissants hurlements des machines qui nous cernent, les piaillements de l'électronique - sonneries de smartphone, caisses de supermarchés - le bruit mêlé des artifices de l'âge industriel et des inévitables tas de chair ahanant que nous sommes - d'un coup tout cela devient comme un chant, une musique absurdement complexe, se déployant selon des accords incompréhensibles, crissants et contradictoires, plein de détails foireux sans queue ni tête - mais pourtant d'une rigueur harmonique trempée dans le cristal, comme lorsque, dans ses meilleures envolées, Hendrix faisait jaillir la note impossible, l'inconnue hors gamme qui surgissait sans qu'on l'ait vue arriver, sans qu'on la comprenne, mais qui, de toute évidence, était là depuis toujours, n'attendant finalement que ce moment, que ce musicien, que cette suite particulière de sons pour révéler sa présence parmi tous les chants du monde.

Les odeurs perdent leur signification acquise, ce qui pue et ce qui sent bon, cela n'existe plus.
L'odorat devient un moyen d'information sur le monde, et le parfum me choque alors souvent bien plus - dans sa violence chimique, dans la lourdeur agressive des corrosifs esters qui le composent - que la sueur, ou l'odeur particulière d'un corps qui a mangé de l'ail.
Je sens alors l'ensemble des odeurs humaines qui m'entourent, et je perçois la façon dont l'odeur compose les identités - comment ceux que j'aime, j'aime leur odeur. C'est toute une gamme olfactive qui se déploie, une grande multiplicité de tons pour laquelle j'ai peu de vocabulaire, peu d'élaboration de langage, et qui est l'odeur véritable de la chair, l'odeur que précisément, lorsque c'est la tienne, tu ne peux pas sentir.
De même qu'à l'odeur les maladies ont des signatures différentes, il y a également différents types de santé, de tempérament, et c'est là-dedans que se jouent nos affinités.

Quant à la vue, c'est au niveau des visages que c'est le plus frappant - la notion d'harmonie ou de disharmonie disparaît complètement. D'une certaine façon, tous les visages deviennent beaux ou monstrueux ensemble, c'est égal, ils cessent simplement de signifier quoi que ce soit - preuve s'il en est que ce que nous appelons visage et qui nous semble si important que nous en tapissons nos affiches de pub comme nos musées - est finalement complètement anecdotique dans la façon dont nous percevons le monde pour de vrai.

L'ouïe et le toucher dominent nettement, dans ces moments : sens fondateurs, sens des origines, ceux par lesquels en premier nous nous connectons les uns aux autres, bien plus que par la vue et bien plus, bien sûr, que la parole.

L'odorat lui est alors trop brutalement chargé pour être en état de guider l'orientation - on voit que c'est un sens de piste, il lui faut une cible, un objectif, une dominante.
Laissé à lui-même, passif et sans direction, il ramasse tout et sature très vite.

Le goût, chez moi, est assez détruit par bien des mala vida, et s'il reste encore fin et précis dans la perception des saveurs, dans ces moments, je ressens surtout les parts qui lui manquent, comme des membres amputés que je ne peux faire pousser - il est par endroits complètement grillé par le tabac et comme décâblé par les périodes d'angoisse.

Ça ne dure jamais très longtemps, c'est plutôt de l'ordre de l'éternelle fulgurance.
C'est bien sûr la même chose que le pavé inégal de Proust à Venise, cette brève sensation de déséquilibre physique qui ouvre soudain une trappe dans le réel, me faisant tomber dans un lieu sans aucun rapport avec mon existence quotidienne, sociale, familiale, affective, mentale.

L'émotion n'est pas spécialement celle d'une joie ou d'une peur, c'est autre chose : c'est une expérience par-dessus les émotions, une lumière jetée sur ce qu'est ce monde, cette vie - vision qui s'évanouit dès que j'essaie de refermer dessus la main de l'analyse.

Je pense que c'est une forme d'illumination, et que ça correspond grosso mode au déchirement éphémère de ce qu'en sanskrit on appelle maya - le voile de l'illusion dont la fonction mentale s'habille.

Lorsque, extraordinairement, le moment dure, ça dépasse alors le strict plan de la perception physique pour atteindre, sur un rythme exponentiel, les strates plus profondes de la vie.
Je me mets à regarder soudain avec surprise tout ce qui est moi - mes paroles, les noms de mes amis et le mien, les relations construites, le travail, l'argent, la rue, les feux rouges, mes ambitions, mes plaisirs, mes angoisses - et tout cela est balayé comme si tout à coup, je m'apercevais que la musique que j'écoute avec tant de sérieux et de componction depuis une heure à la salle Pleyel provient en réalité d'un macaque qui pète dans une flûte trouvée à la décharge.

Je regarde chaque seconde de mon existence et je me demande brusquement comment je peux ordinairement consacrer autant d'énergie à des choses aussi dépourvues de substance.
Peu de choses survivent à ce filtre d'absolu, essentiellement mes moments de silence - les gestes que je fais sans jamais y penser et qui, avec un certain équilibre, relèvent autant de la générosité que de l'égoïsme qui vont de concert en chacun d'entre nous.
Il m'arrive parfois de comprendre pourquoi j'ai fait telle chose ou telle autre à tel moment et de constater que les raisons n'en ont aucun rapport avec les arguments que j'ai pu me donner. Je lis soudain clairement la façon dont, refusant d'accepter la futilité passagère et immature de certaines de mes émotions, je me contrains à en tirer une logique et une structure quasi morale, à laquelle je tente vainement de me conformer pour m'assurer une cohérence, une identité - alors même que ma simple persistance dans le temps suffit à faire de moi une personne. Je constate à quel point l'image que je me fais de moi-même interfère régulièrement avec mes actes et mes pensées, se glissant par tous les interstices comme des voies d'eau dans la coque d'un navire en train de céder. Je n'en ressens pas de culpabilité, seulement une forme de désolation pour moi-même, une pitié pour la fatigue que je m'inflige inutilement, pour la souffrance que je me crée à passer autant de temps à me vouloir au lieu de me contenter d'agir.

Subsiste de temps en temps un sentiment de honte, mais pas pour un acte, une parole, une pensée - c'est une honte un peu générale et diffuse, la honte d'être aussi peu de choses avec autant de sérieux. Honte de ne pas plus souvent rire de moi-même, de ne pas donner à la vie plus de joie, plus de reconnaissance, plus de moi, honte de vouloir toujours obtenir et de si peu donner non pas aux gens mais à l'existence même, de ne rien rendre à cette espèce de délirant cadeau de la vie qui nous est accordé, cadeau sans autre intention que de nous donner une occasion de faire un truc plutôt que rien. Honte du temps que je perds à de stériles idées, ruminations, séductions, discussions. Honte de gâcher. Honte de trop rarement penser à dire merci à ce qui m'a mis là, dans le vivant - car si le monde est plein de merde et de sang, c'est qu'il n'y a rien de vivant qui ne chie ni ne saigne.

Alors je voudrais te dire ce que je vois de l'amour, dans ces moments-là, et ça n'a pas grand chose à voir avec tout ce que je peux te raconter par ailleurs, genre assis à la terrasse du café pour conter la bluette.

Déjà, dans ces moments, je suis incapable de ressentir l'amour des autres, je constate qu'il n'existe en moi aucun récepteur à cet effet.
De l'amour, je ne ressens que le mien. Je ne ressens que ce qui en moi, correspond à la force très pure - mais infiniment diffractée par la pratique quotidienne de la vie - que j'appelle amour.
Je comprends ce que moi je cherche dans l'amour et je ne sais pas si c'est valable pour un autre que moi.
En l'occurrence je ne suis jamais allé assez loin dans la vision pour apercevoir si c'est lié à la forme spécifique de ma structure affective ou si c'est un vrai pilier de l'existence.
Ce que je vois, je peux pas te le poser autrement que par une sorte d'image.
C'est comme si nous étions tous sous un immense drap percé de trous, genre les déguisements de fantômes dans les bandes dessinées. Mais c'est pas chacun son drap, c'est un seul énorme drap pour tous.
On regarde par les trous. Donc ce qu'on voit les uns des autres, c'est juste des bosses qui se déplacent sous ce drap infini, et des yeux qui brillent par les trous.
On se parle à travers le drap qui nous colle à la bouche, donc ça étouffe les sons, ça les déforme, on n'est jamais sûr de ce qu'on entend. Et dès qu'on a parlé, c'est comme si, à travers le drap et dans l'espace entre les bosses, il y avait quelque chose qui transformait les mots en d'autres mots, qui déplaçait les coordonnées du langage ou lui imprimait une autre physique - comme passer de l'air à l'eau - de sorte qu'on est toujours en train de parler à côté et de trouver le bon décalage de fréquence pour reconstituer le signal émis par l'autre.
On peut pas regarder sous le drap.
Mais on peut se toucher sous le drap.
Alors d'abord on se touche sous le drap et ensuite on se cherche du regard et de la parole. On n'est jamais sûr que celui qu'on touche soit celui qui se trouve sous la bosse en face de nous et dont on voit les yeux. Parce qu'il y a beaucoup de monde, sous ce drap.
Et moi, ce que je cherche donc, c'est un regard et une voix, une présence, un être dont je sente, à la brillance et à l'humour des yeux, à la chaleur du corps, qu'on se comprend à travers le drap si entièrement, que si on enlevait le drap d'un coup, c'est sûr qu'on se tiendrait la main, qu'il n'y aurait pas eu maldonne.
Du coup, ce serait pas grave, qu'on voit rien à travers les trous, et que ce soit super difficile de parler avec le drap sur la bouche, parce que de toute façon, on se tient la main et c'est par là que tout passe.

Autant le dire tout de suite, la naïveté de cette vision me réjouit le coeur - c'est une grande lutte de la vie, que de garder l'âme simple.

Lorsque le moment d'illumination se termine, je redeviens mon moi mesquin, tendu vers le mien, âpre à la lutte, plaintif à la frustration, terrifié à l'épreuve, vif à la saisie, paresseux à la tâche, je redeviens cette machine mentale qui meule du signe et produit des interprétations, je retourne à mon état de vivant sans conscience.

Il me reste cependant toujours cette impression fugace, cette intuition difficile à formuler.
Que l'amour, tel que je le ressens en moi dans ces moments de relative épiphanie, existe seulement parce que nous sommes sous le drap.
Que si le drap était levé, cet amour deviendrait tellement global, tellement total, qu'il n'y aurait plus toi et moi : on ne peut pas aimer un brin d'herbe sans les aimer tous.

Et autant cette totalité de l'amour est quelque chose qui, dans ces moments, m'apparaît avec évidence, autant il m'est finalement impossible, dans la réalité, de renoncer au désir d'un brin d'herbe particulier avec qui écrire une histoire qui serait la mienne.


dimanche 23 octobre 2016

Outraw


Le fils est fatigué de porter sur son dos le fardeau des générations.

Le fils est fatigué du sang, du lait, de la séminalité, de tous les fluides qui hors de nous s'écoulent.

Le fils est fatigué d'être présent au milieu de si nombreuses absences.

Le fils est fatigué des frères, les faux, les demi, ceux de passage et ceux qui se reconnaissent au premier coup d'oeil.

Le fils est fatigué de parler, le fils a envie de se taire, de laisser couler advienne que pourra.

Le fils est fatigué des rôles, du bavardage, le fils est fatigué de ceux qui n'ont toujours pas compris, le fils est fatigué des planques.

Le fils est fatigué de chercher des solutions comme on creuse une terre.

Le fils ne parle à personne du soleil à l'humeur mystique qui, dans un coin de sa mémoire, continue de tomber sur un vieux jardin à la rupture du jour.

Le fils a toujours été lent, le fils a toujours regardé les choses jusqu'au bout.

Le fils est las du répertoire des postures, le fils se fout d'être le commensal des hollywood quotidiens.

Le fils se désintéresse de ce que tu attends de lui comme de ce que tu penses de lui.

Le fils se fout de tes jouets, le fils cherche des outils.

Le fils ne veut pas de bonbons, ne veut pas de zakuski, ne veut pas de soda ou de rooibos, le fils ne veut que de l'eau mais celle des glaciers, celle de la source la plus profonde.

Le fils parfois aimerait parler de la gestuelle des interactions sociales à l'arrière-plan des Boiler rooms ou des différents processus du langage pictural, mais il ne trouve pas d'interlocuteur pour ça, alors il prend des notes sur des cahiers qu'il perdra et il garde bien des silences.

Le fils se souvient de l'odeur de la fourrure de ses chats, il croise encore leurs petits fantômes moussus qui tournent autour de ses jambes ou se lovent contre lui lorsqu'il dort sur un canapé.

Le fils accepte la honte de ce qui en lui ne sera jamais tout à fait présentable, tout à fait excusable - le fils accepte sa vanité, son arrogance, son mépris, ses multiples faiblesses.

Le fils fait acte de pénitence, le fils lâche l'affaire, le fils s'en remet à.

Le fils honore ses dettes, règle les affaires courantes, clôt les dossiers en suspens, le fils fait son sac.

Le fils ne pense pas qu'on se reverra l'année prochaine à Marienbad.

Le fils voudrait dire un mot aux gens qu'il aime, mais les mots échappent autant que le reste.

Le fils voudrait garder toujours pour les siens une place au coin de son feu quand il en fait, un lit dans sa maison quand il en a et une place dans sa vie tant qu'il - mais le fils ne sait pas qui sont les siens.

Le fils parfois fait des conneries, le fils parfois manque de respect, le fils parfois n'est pas à la hauteur de ses propres exigences, le fils parfois est injuste et parfois il mord sans se poser de questions.

Le fils sait que la vérité a une odeur, une couleur, une forme, une étoffe unique alors que les mensonges sont d'un toc variable. Mais le fils sait aussi que celui qui ment croit que la vérité est une forme particulière du mensonge.

Le fils n'est pas un lâche, le fils fait face autant qu'il peut.

Le fils a joué toutes ses cartes, le fils a les manches vides - le fils est assis à la table et il attend, de même que le joueur aux traits tirés, quand vient l'aube, écoute distraitement le montant de la dette qui le sépare à jamais de la veille.

Le fils voit, comprend, saisit enfin quelque chose de la corde vibrante sur laquelle se pose toute vie, et il aimerait bien te dire ce que ça fait, mais il sait que si tu cherches, tu n'as pas besoin de lui, et si tu ne cherches pas, il n'a pas besoin de toi.

Le fils parfois lit en toi comme un livre ouvert, mais ce n'est pas de la magie, c'est que nous sommes tous miroirs, ou que simplement, il est déjà passé par là. Le fils accepte sa propre transparence.

Le fils voit souvent que tu ne comprends pas d'où il parle ou agit, il voit que tu lui attribues des motifs et des attitudes qui ne lui appartiennent pas, et le fils ne te détrompe pas, parce qu'il a appris qu'il est inutile de donner une réponse là où personne ne pose de question.

Le fils n'aime pas beaucoup ceux qui traitent la vie comme un dû à leur jouissance au lieu d'un cadeau parmi les peines.

Le fils, parfois c'est vrai, est brutal et il retourne les pierres, mais on ne peut pas retourner les pierres avec délicatesse, et ce qu'on cache sous une pierre, ce n'est jamais la pudeur ni la douleur, c'est toujours le contraire, c'est l'obscène paresse et la jouissance égoïste, c'est la sale petite histoire où tu te sers de l'autre.

Le fils ne te juge sur rien, le fils connaît bien les choses qui grouillent sous les pierres, il n'est pas exempt du mal, de la colère, de l'égoïsme, de l'immaturité, le fils aussi a du mal à partager au quotidien, le fils n'est pas un modèle à suivre, le fils n'est pas un ange ni un enfant de choeur, le fils a comme tout le monde sa sale petite histoire où il se donne le beau rôle, mais le fils fume le sang et traverse à la machette sa sordide forêt de ronces - il a plus d'une fois aperçu à travers les arbres noirs l'immonde et gigantesque silhouette de l'Ego, il a plus d'une fois senti sur lui l'odeur métallique du monstre narcissique, il s'est plus d'une fois au combat lacéré sur les cruelles épines barbelées du Shrike - alors le fils ne te juge pas, mais il n'a pas envie de te dire que tu fais face quand tu te complais.

Le fils a essayé de te donner quelque chose de réel, quelque chose de l'amour. Le fils ne sait pas trop s'il y est arrivé, mais ce que le fils t'a donné est entre tes mains désormais.

Le fils essaye d'être heureux, d'une façon ou d'une autre, et il te le souhaite aussi. Il pense que le bonheur vient de surcroît et que personne ne devrait se soucier d'être heureux, mais simplement de participer du mieux possible à l'oeuvre vivante.

Le fils sait ce que c'est que les décisions nécessaires et il est capable de les prendre, c'est ce qui fait que le fils porte en lui un cimetière sous la neige.

Le fils aimerait te dire de ne pas avoir peur de ta propre vérité, de ne pas avoir peur de la solitude, que tu seras toujours à toi-même ton meilleur refuge, pour autant qu'il existe une chose telle qu'un refuge.

Le fils te conseille, si tu partages une intimité physique avec quelqu'un que tu aimes, de prendre le temps de poser le bout de ton doigt dans le creux de sa main, lentement, sans appuyer et bien au centre, et de prendre le temps également de le laisser poser le bout de son doigt dans le creux de ta main - à cet endroit où la peau demeure toute la vie aussi sensible qu'aux premiers jours.

Le fils voudrait te dire que, dans toute l'existence, rien d'autre ne compte que la qualité de tes relations avec ceux que tu aimes - tout le reste est sans importance. Le fils espère que tu comprendras ça un jour, si tu ne le sais pas déjà.

Le fils ne veut pas te leurrer, la vie est souvent un tas de merde - notre seul pouvoir est d'alchimie, mais ce pouvoir, nous le possédons entièrement.

Le fils aurait pu parler encore longtemps, mais on parle tous trop et le temps est un Scrooge puant.

Le fils te rappelle une dernière fois que si dans les livres, la fin s'annonce de loin - dans la vie, elle arrive comme un clavier de piano claqué sur les doigts de Rubinstein.

Le fils se dépouille, le fils transporte sa nudité parmi les rues et les routes, le fils ne craint pas les pierres, ne craint pas l'hiver, ne craint pas.

Le fils s'en va, ne sait si reviendra.