Nous n'avons ni beaux vêtements ni belles attitudes ni même belle forme.
Nous allons, nus comme des soleils glorieux, et nous tentons d'aimer.

dimanche 16 avril 2017

le mp3 ésotérique




Tous les endroits de la vie où tu as déjà été et qui ne t'intéressent plus jouent bien des mélodies dans le monde, mais une seule musique à ton oreille.




mardi 28 mars 2017

Δ same ol' same ol'


L'immaturité des femmes de 30 ans et l'infertilité des femmes de 40 déterminent aujourd'hui le delta de ma vie sentimentale.

Le reste est le fleuve de la réalité - la présence de mes amis, les projets qui alimenteront les années, les get laid déplacements, les correspondances vers le Japon, la médiocrité, le décollement du vitré, l'aube éternelle, la vieille dame que je ne connais pas dans son mouroir et la vieille tête que je connais trop bien dans mon miroir.


lundi 20 février 2017

Entre nous soit dit


La discussion, c'est l'échange des informations et des idées. On discute pour se renseigner ou pour élaborer des représentations.
Une discussion est un tableau noir autour duquel chacun se tient avec son éponge et sa craie.

Le dialogue, c'est l'échange de ce qui demeure souterrain dans une discussion.
Nous savons tous que les mots, que nous utilisons à longueur de journée, ce phénomène universel de la langue, ne sont pas les choses, mais un repère codé dans un ensemble de représentations mentales fluctuantes.
On commence à dialoguer quand on se cherche l'un l'autre à travers les mots. On utilise alors de multiples systèmes de coordonnées pour s'assurer qu'en utilisant tel mot, on parle bien de telle chose.
Le dialogue est toujours tâtonnement, hésitation.
Le dialogue est une lampe que chacun tient dans le brouillard.

Pour discuter, il faut une capacité d'argumentation, de raisonnement, un dictionnaire et une grammaire.
Il faut des mots précis et des connexions logiques claires.
Il faut une bonne craie, un tableau bien propre, et une belle écriture.

Une trop grande compétence à la discussion est un obstacle au dialogue.

Pour dialoguer, il faut accepter le brouillard. Il faut accepter de ne pas voir l'autre, et de lui demander où il est, quelle est sa position, et ce qu'il voit de là où il est.

Il faut accepter que ce qu'il voit est peut-être différent, que sa lampe n'éclaire pas les mêmes choses, et que ses mots ne sont que des repères, que sa voix nous indique approximativement sa position dans l'obscurité.

Il faut accepter de ne pas savoir soi même où on est. Il faut accepter de chercher, et de se perdre.

Dans la discussion, on peut avoir tort ou raison.
Dans le dialogue, il n'y a ni vrai ni faux : il n'y a que la présence ou l'absence.

Discuter, c'est définir le monde.
Dialoguer, c'est découvrir l'autre.

La discussion mène à l'accord. Elle crée du discours.
Le dialogue mène au partage. Il crée du lien.

S'accorder, c'est résoudre les équations possibles.
Partager, c'est accepter les équations, possibles comme impossibles.


samedi 4 février 2017

Vous avez droit à la calculatrice


Le sujet 1 :

Peut-on choisir son émotion ?


Le sujet 2 :

Donner de soi.


Le sujet 3 : vous commenterez le texte suivant.

Ce qui se joue, dans la relation de couple comme dans n'importe quelle relation qui engage l'intimité de chacun, est avant tout la relation à soi-même et la capacité que l'on a d'en sortir, c'est-à-dire à ne pas réduire l'autre à soi-même, à ne pas dessiner notre visage sur le sien, à ne pas raconter notre histoire avec sa matière.
 (...)
On peut entrer dans une relation pour s'améliorer, grandir, évoluer, pour devenir quelque chose de plus complexe et d'enrichi par le contact quotidien d'une autre subjectivité que la sienne, ou on peut y entrer pour n'y trouver que le miroir enthousiaste de sa propre compagnie, et donc à terme l'assurance que l'autre ne saurait avoir ni intérêt, ni substance, ni vertu, hormis ce que nous lui prêtons momentanément de nous-mêmes.
(...)
C'est pourquoi il me semble qu'en toute relation, la question principale sans laquelle aucune honnêteté, aucune sincérité, aucune réalité du sentiment n'est possible, devrait être : qu'est-ce que je désire que l'autre soit pour moi, qu'est-ce que je désire être pour lui ?


Le sujet 4 : vous rêvasserez aux propos du poète amer

"Mon problème n'a jamais été qu'elle soit une connasse, mon problème a été que je l'aimais."


dimanche 29 janvier 2017

:: item {conscience} ::


C'était un épisode étrange de Columbo sur lequel je suis tombé - un des pilotes, j'ai appris plus tard - où Peter Falk encore jeune et ingambe, essayait de coincer madame Williams, une femme froide et intelligente, qui avait tué monsieurs Williams, son mari plus âgé.
Columbo avait compris, madame Williams savait qu'il avait compris - mais comment prouver ?
Alors ils s'affrontaient, en une série de petits duels où Columbo ne cessait bien sûr de perdre, madame Williams se révélant être un assassin particulièrement adroit, au point qu'il soit impossible de prouver sa culpabilité.
Mais feu monsieur Williams avait une fille, d'un précédent mariage, qui n'était pas satisfaite que sa belle-mère s'en tire, parce qu'elle aimait son père et qu'elle aurait voulu plus que tout que justice soit faite.
Et, inexplicablement, la jeune veuve, qui jusqu'ici avait fait preuve d'une capacité intellectuelle à toute épreuve, achetait le silence de sa belle-fille, lui donnait de l'argent en échange de son silence, pour qu'elle oublie.
La fille faisait semblant d'accepter, et cela constituait un piège conduisant à l'arrestation de la veuve noire.
La confrontation finale entre Columbo et la meurtrière avait lieu dans un aéroport, un échange feutré qui scellait la défaite de la dame, et que je suivais d'un oeil somnolent du fond d'un lit quelconque.
Falk, avec son air de mec franc comme l'or à la fois fasciné et désespéré par l'humanité, se mettait à lui expliquer que donner cet argent à sa belle-fille avait suffit à la griller, parce qu'il était impensable que sa belle-fille accepte pour de vrai.

- Because, Mrs Williams, you have no conscience... and that's your weakness. Did it ever occur to you that there are very few people that would take money to forget about a murder ? It didn’t, did it ? I knew it wouldn’t. No conscience ! Limits your imagination. You can't conceive of anybody being any different of what you are. And you're greedy... And that's why, as bright as you are... and you are bright... you believed that she could be bought.
- Get to the point. Come on, get to the point.
- But it is the point, Mrs Williams. You see ?

L'actrice qui faisait madame Williams avait alors à ce moment-là un regard incroyable, à la fois vif et perdu, un regard aux mâchoires tendues derrière un sourire crispé en complet décalage avec la situation, le regard d'une personne très intelligente qui ne comprend pas du tout une blague évidente mais qui ne veut pas le montrer et cherche intensément à calculer, parmi toutes les informations qu'elle glâne au radar, le sens de la blague, les conséquences de la blague sur elle, et comment la contrer, par quel raisonnement y répondre ?
Et ce regard était d'une justesse incroyable, car je ne saurais te dire combien de fois je l'ai vu dans ses yeux à elle, ce regard, au cours des années, ce regard et cette posture avec les mâchoires un peu tendues, le sourire un peu crispé et l'oeil qui cherche sa prise et ne la trouve pas.

Je la regardais et je me demandais ce qu'elle pouvait bien calculer avec autant d'acharnement, pendant qu'elle était capable de dire les plus froides horreurs sur un ton d'absolue légitimité.
Ce que les années m'ont appris, c'est qu'elle ne calculait rien d'autre finalement que comment gagner.
J'ignore ce qu'elle voulait gagner, mais je sais qu'elle pensait dur comme fer que je voulais le gagner aussi, que tous, nous voulons le gagner - qu'il n'y a absolument rien d'autre à faire, à vivre ici, que gagner cette guerre-là, cette folie-là, dans laquelle tous les coups sont permis, même les plus bas, même les plus violents, même les plus ignobles.

J'aurais aimé que Columbo s'occupe de mon affaire, bien sûr, même si dans ce genre de circonstances, en réalité, tu es toujours seul.
Mais ça m'a fait un peu de bien de le voir mettre sur ces années de ma vie au moins quelques mots simples exprimant avec précision et concision le problème.

lundi 23 janvier 2017

:: item {X—> 1/X} ::


Pendant longtemps, je n'ai absolument pas remarqué l'inversion.

Je me contentais de ressentir que ce qu'elle faisait advenir entre nous n'était pas juste.

Mais le chemin était trop long, trop tortueux à remonter, et je pensais seulement qu'on s'était perdus en route, sans jamais bien savoir où, comment, pourquoi.

Je capitulais de guerre lasse, je laissais tomber, je prenais sur mes épaules, comme j'ai appris à faire.

Je ne voyais pas que la situation d'arrivée était exactement l'inverse de celle de départ, parce que j'étais tellement fatigué que j'avais complètement oublié la situation de départ.

Je ne sais plus quand j'ai compris le système de l'inversion, ni comment.
C'est devenu évident, peu à peu, à force de regarder d'une part les faits, de l'autre, son discours.

Entre ce qui se passait et ce qu'elle en disait, le rapport était tout simplement inverse.
Pas autrement. Pas le contraire.
Mais, de façon trop précise, trop répétée pour que ça ne soit pas un système : l'inverse.

Plus tard m'est apparue l'implication principale de cette découverte.
Pour trouver les faits que j'ignorais, pour savoir ce qu'il s'était vraiment passé à tel moment, à tel endroit, il suffisait de prendre l'inverse de ce qu'elle en avait raconté.

Pour lever la vérité, il suffisait de trouver l'inversion juste.

Quel est l'inverse de l'amour ?

Ni la haine, ni l'indifférence, mais le mépris, c'est-à-dire là où il y a quelqu'un, ne voir personne.

dimanche 22 janvier 2017

Le grand secret du bonheur



(ici le manuscrit est brûlé et illisible sur plusieurs pages)



... la joie, de sorte avant que nul ne pourra être malheureux sans savoir comment remédier à son état et que tristesse d'âme, mélancolie et grand désespoir seront pour ainsi dire non pas effacés mais comme peu à peu oubliés de l'état des êtres du monde, et jusqu'à l'affliction de notre mortelle condition.



mercredi 18 janvier 2017

:: item {le mensonge} ::


J'ai pensé pendant longtemps qu'elle mentait comme tout le monde peut le faire, c'est-à-dire en sachant plus ou moins où est la vérité, et pour quel motif on la cache.

J'ai compris bien plus tard qu'il n'en était rien.

Elle n'avait absolument pas la moindre idée d'où était la vérité ni de ce que c'était.

Elle mentait comme une horloge qui ne saurait pas ce qu'est le temps.
Quand on lui demande l'heure, elle aligne ses aiguilles sur des positions qu'elle ne repère pas en tant que heure, mais en tant que réponse et elle ajuste jusqu'à ce que la personne ait l'air d'accepter ce qu'on lui donne.

C'est pourquoi son mensonge n'était ni total, ni ponctuel - mais simplement permanent.


jeudi 15 décembre 2016

For ye good souls


A Alep, mes mots ici ne changeront rien, pas plus qu'ils ne changeront quoi que ce soit au sort de ceux qui dorment sous des tentes à Paris cette nuit.

Si mes mots avaient ce pouvoir, crois-bien que je n'en garderais pas un seul pour moi et que je serais nuit et jour sur le pont à les prononcer et les écrire jusqu'à ce que ma bouche gèle et mes mains tombent.

C'est l'hiver, c'est bientôt Noël, c'est la saison où dans nos rues mêmes, certains ne terminent pas la nuit.

Il y a des gens qui meurent à Alep et le monde tourne bien de traviole.

Alors tu vois, je mets un mot ici et puis je vais me coucher, et le monde n'en tournera pas plus droit, comme je n'en dormirai pas moins au chaud et le ventre plein.

Aussi loin que remontent mes souvenirs d'enfance, il y a des hommes qui dorment devant ma porte.
Aussi loin que remontent mes souvenirs d'enfance, il y a des bombes qui tombent sur des villes au Moyen-Orient.

Ce qui a fait de nous en premier des hommes, c'est d'enterrer nos morts et de conserver leur mémoire.

C'est pour ça que je mets un mot ici.


jeudi 3 novembre 2016

माया

Je ne te dirais pas que je le vois tout le temps, je ne te dirais pas que c'est quelque chose avec quoi je me lève le matin.

Mais ça m'arrive et je voudrais t'en parler.

Parfois, ça vient avec la musique, parfois ça vient avec la fatigue, parfois ça vient dans la douceur d'une lumière d'un geste d'une position ou d'un moment, parfois c'est au milieu des nos corps sales et suants brinquebalés dans l'arythmique métro - ça n'a pas vraiment de règle, sauf que ça vient quand j'arrête quelque chose, quand je suspends le discours intérieur et qu'en moi la réceptivité est pure, sans douleur, sans peur, sans plaisir, sans quête - ça vient quand je ne me tends vers rien, quand je ne refuse rien, quand je suis là où je suis comme une herbe parmi l'herbe, dans une steppe où là-bas est partout le jumeau d'ici.

Ce qui se passe alors, c'est que le bruit dégueulasse et bordélique du monde, les borborygmes humains, les respirations, les grognements, les frottements, les chocs, les assourdissants hurlements des machines qui nous cernent, les piaillements de l'électronique - sonneries de smartphone, caisses de supermarchés - le bruit mêlé des artifices de l'âge industriel et des inévitables tas de chair ahanant que nous sommes - d'un coup tout cela devient comme un chant, une musique absurdement complexe, se déployant selon des accords incompréhensibles, crissants et contradictoires, plein de détails foireux sans queue ni tête - mais pourtant d'une rigueur harmonique trempée dans le cristal, comme lorsque, dans ses meilleures envolées, Hendrix faisait jaillir la note impossible, l'inconnue hors gamme qui surgissait sans qu'on l'ait vue arriver, sans qu'on la comprenne, mais qui, de toute évidence, était là depuis toujours, n'attendant finalement que ce moment, que ce musicien, que cette suite particulière de sons pour révéler sa présence parmi tous les chants du monde.

Les odeurs perdent leur signification acquise, ce qui pue et ce qui sent bon, cela n'existe plus.
L'odorat devient un moyen d'information sur le monde, et le parfum me choque alors souvent bien plus - dans sa violence chimique, dans la lourdeur agressive des corrosifs esters qui le composent - que la sueur, ou l'odeur particulière d'un corps qui a mangé de l'ail.
Je sens alors l'ensemble des odeurs humaines qui m'entourent, et je perçois la façon dont l'odeur compose les identités - comment ceux que j'aime, j'aime leur odeur. C'est toute une gamme olfactive qui se déploie, une grande multiplicité de tons pour laquelle j'ai peu de vocabulaire, peu d'élaboration de langage, et qui est l'odeur véritable de la chair, l'odeur que précisément, lorsque c'est la tienne, tu ne peux pas sentir.
De même qu'à l'odeur les maladies ont des signatures différentes, il y a également différents types de santé, de tempérament, et c'est là-dedans que se jouent nos affinités.

Quant à la vue, c'est au niveau des visages que c'est le plus frappant - la notion d'harmonie ou de disharmonie disparaît complètement. D'une certaine façon, tous les visages deviennent beaux ou monstrueux ensemble, c'est égal, ils cessent simplement de signifier quoi que ce soit - preuve s'il en est que ce que nous appelons visage et qui nous semble si important que nous en tapissons nos affiches de pub comme nos musées - est finalement complètement anecdotique dans la façon dont nous percevons le monde pour de vrai.

L'ouïe et le toucher dominent nettement, dans ces moments : sens fondateurs, sens des origines, ceux par lesquels en premier nous nous connectons les uns aux autres, bien plus que par la vue et bien plus, bien sûr, que la parole.

L'odorat lui est alors trop brutalement chargé pour être en état de guider l'orientation - on voit que c'est un sens de piste, il lui faut une cible, un objectif, une dominante.
Laissé à lui-même, passif et sans direction, il ramasse tout et sature très vite.

Le goût, chez moi, est assez détruit par bien des mala vida, et s'il reste encore fin et précis dans la perception des saveurs, dans ces moments, je ressens surtout les parts qui lui manquent, comme des membres amputés que je ne peux faire pousser - il est par endroits complètement grillé par le tabac et comme décâblé par les périodes d'angoisse.

Ça ne dure jamais très longtemps, c'est plutôt de l'ordre de l'éternelle fulgurance.
C'est bien sûr la même chose que le pavé inégal de Proust à Venise, cette brève sensation de déséquilibre physique qui ouvre soudain une trappe dans le réel, me faisant tomber dans un lieu sans aucun rapport avec mon existence quotidienne, sociale, familiale, affective, mentale.

L'émotion n'est pas spécialement celle d'une joie ou d'une peur, c'est autre chose : c'est une expérience par-dessus les émotions, une lumière jetée sur ce qu'est ce monde, cette vie - vision qui s'évanouit dès que j'essaie de refermer dessus la main de l'analyse.

Je pense que c'est une forme d'illumination, et que ça correspond grosso mode au déchirement éphémère de ce qu'en sanskrit on appelle maya - le voile de l'illusion dont la fonction mentale s'habille.

Lorsque, extraordinairement, le moment dure, ça dépasse alors le strict plan de la perception physique pour atteindre, sur un rythme exponentiel, les strates plus profondes de la vie.
Je me mets à regarder soudain avec surprise tout ce qui est moi - mes paroles, les noms de mes amis et le mien, les relations construites, le travail, l'argent, la rue, les feux rouges, mes ambitions, mes plaisirs, mes angoisses - et tout cela est balayé comme si tout à coup, je m'apercevais que la musique que j'écoute avec tant de sérieux et de componction depuis une heure à la salle Pleyel provient en réalité d'un macaque qui pète dans une flûte trouvée à la décharge.

Je regarde chaque seconde de mon existence et je me demande brusquement comment je peux ordinairement consacrer autant d'énergie à des choses aussi dépourvues de substance.
Peu de choses survivent à ce filtre d'absolu, essentiellement mes moments de silence - les gestes que je fais sans jamais y penser et qui, avec un certain équilibre, relèvent autant de la générosité que de l'égoïsme qui vont de concert en chacun d'entre nous.
Il m'arrive parfois de comprendre pourquoi j'ai fait telle chose ou telle autre à tel moment et de constater que les raisons n'en ont aucun rapport avec les arguments que j'ai pu me donner. Je lis soudain clairement la façon dont, refusant d'accepter la futilité passagère et immature de certaines de mes émotions, je me contrains à en tirer une logique et une structure quasi morale, à laquelle je tente vainement de me conformer pour m'assurer une cohérence, une identité - alors même que ma simple persistance dans le temps suffit à faire de moi une personne. Je constate à quel point l'image que je me fais de moi-même interfère régulièrement avec mes actes et mes pensées, se glissant par tous les interstices comme des voies d'eau dans la coque d'un navire en train de céder. Je n'en ressens pas de culpabilité, seulement une forme de désolation pour moi-même, une pitié pour la fatigue que je m'inflige inutilement, pour la souffrance que je me crée à passer autant de temps à me vouloir au lieu de me contenter d'agir.

Subsiste de temps en temps un sentiment de honte, mais pas pour un acte, une parole, une pensée - c'est une honte un peu générale et diffuse, la honte d'être aussi peu de choses avec autant de sérieux. Honte de ne pas plus souvent rire de moi-même, de ne pas donner à la vie plus de joie, plus de reconnaissance, plus de moi, honte de vouloir toujours obtenir et de si peu donner non pas aux gens mais à l'existence même, de ne rien rendre à cette espèce de délirant cadeau de la vie qui nous est accordé, cadeau sans autre intention que de nous donner une occasion de faire un truc plutôt que rien. Honte du temps que je perds à de stériles idées, ruminations, séductions, discussions. Honte de gâcher. Honte de trop rarement penser à dire merci à ce qui m'a mis là, dans le vivant - car si le monde est plein de merde et de sang, c'est qu'il n'y a rien de vivant qui ne chie ni ne saigne.

Alors je voudrais te dire ce que je vois de l'amour, dans ces moments-là, et ça n'a pas grand chose à voir avec tout ce que je peux te raconter par ailleurs, genre assis à la terrasse du café pour conter la bluette.

Déjà, dans ces moments, je suis incapable de ressentir l'amour des autres, je constate qu'il n'existe en moi aucun récepteur à cet effet.
De l'amour, je ne ressens que le mien. Je ne ressens que ce qui en moi, correspond à la force très pure - mais infiniment diffractée par la pratique quotidienne de la vie - que j'appelle amour.
Je comprends ce que moi je cherche dans l'amour et je ne sais pas si c'est valable pour un autre que moi.
En l'occurrence je ne suis jamais allé assez loin dans la vision pour apercevoir si c'est lié à la forme spécifique de ma structure affective ou si c'est un vrai pilier de l'existence.
Ce que je vois, je peux pas te le poser autrement que par une sorte d'image.
C'est comme si nous étions tous sous un immense drap percé de trous, genre les déguisements de fantômes dans les bandes dessinées. Mais c'est pas chacun son drap, c'est un seul énorme drap pour tous.
On regarde par les trous. Donc ce qu'on voit les uns des autres, c'est juste des bosses qui se déplacent sous ce drap infini, et des yeux qui brillent par les trous.
On se parle à travers le drap qui nous colle à la bouche, donc ça étouffe les sons, ça les déforme, on n'est jamais sûr de ce qu'on entend. Et dès qu'on a parlé, c'est comme si, à travers le drap et dans l'espace entre les bosses, il y avait quelque chose qui transformait les mots en d'autres mots, qui déplaçait les coordonnées du langage ou lui imprimait une autre physique - comme passer de l'air à l'eau - de sorte qu'on est toujours en train de parler à côté et de trouver le bon décalage de fréquence pour reconstituer le signal émis par l'autre.
On peut pas regarder sous le drap.
Mais on peut se toucher sous le drap.
Alors d'abord on se touche sous le drap et ensuite on se cherche du regard et de la parole. On n'est jamais sûr que celui qu'on touche soit celui qui se trouve sous la bosse en face de nous et dont on voit les yeux. Parce qu'il y a beaucoup de monde, sous ce drap.
Et moi, ce que je cherche donc, c'est un regard et une voix, une présence, un être dont je sente, à la brillance et à l'humour des yeux, à la chaleur du corps, qu'on se comprend à travers le drap si entièrement, que si on enlevait le drap d'un coup, c'est sûr qu'on se tiendrait la main, qu'il n'y aurait pas eu maldonne.
Du coup, ce serait pas grave, qu'on voit rien à travers les trous, et que ce soit super difficile de parler avec le drap sur la bouche, parce que de toute façon, on se tient la main et c'est par là que tout passe.

Autant le dire tout de suite, la naïveté de cette vision me réjouit le coeur - c'est une grande lutte de la vie, que de garder l'âme simple.

Lorsque le moment d'illumination se termine, je redeviens mon moi mesquin, tendu vers le mien, âpre à la lutte, plaintif à la frustration, terrifié à l'épreuve, vif à la saisie, paresseux à la tâche, je redeviens cette machine mentale qui meule du signe et produit des interprétations, je retourne à mon état de vivant sans conscience.

Il me reste cependant toujours cette impression fugace, cette intuition difficile à formuler.
Que l'amour, tel que je le ressens en moi dans ces moments de relative épiphanie, existe seulement parce que nous sommes sous le drap.
Que si le drap était levé, cet amour deviendrait tellement global, tellement total, qu'il n'y aurait plus toi et moi : on ne peut pas aimer un brin d'herbe sans les aimer tous.

Et autant cette totalité de l'amour est quelque chose qui, dans ces moments, m'apparaît avec évidence, autant il m'est finalement impossible, dans la réalité, de renoncer au désir d'un brin d'herbe particulier avec qui écrire une histoire qui serait la mienne.


dimanche 23 octobre 2016

Outraw


Le fils est fatigué de porter sur son dos le fardeau des générations.

Le fils est fatigué du sang, du lait, de la séminalité, de tous les fluides qui hors de nous s'écoulent.

Le fils est fatigué d'être présent au milieu de si nombreuses absences.

Le fils est fatigué des frères, les faux, les demi, ceux de passage et ceux qui se reconnaissent au premier coup d'oeil.

Le fils est fatigué de parler, le fils a envie de se taire, de laisser couler advienne que pourra.

Le fils est fatigué des rôles, du bavardage, le fils est fatigué de ceux qui n'ont toujours pas compris, le fils est fatigué des planques.

Le fils est fatigué de chercher des solutions comme on creuse une terre.

Le fils ne parle à personne du soleil à l'humeur mystique qui, dans un coin de sa mémoire, continue de tomber sur un vieux jardin à la rupture du jour.

Le fils a toujours été lent, le fils a toujours regardé les choses jusqu'au bout.

Le fils est las du répertoire des postures, le fils se fout d'être le commensal des hollywood quotidiens.

Le fils se désintéresse de ce que tu attends de lui comme de ce que tu penses de lui.

Le fils se fout de tes jouets, le fils cherche des outils.

Le fils ne veut pas de bonbons, ne veut pas de zakuski, ne veut pas de soda ou de rooibos, le fils ne veut que de l'eau mais celle des glaciers, celle de la source la plus profonde.

Le fils parfois aimerait parler de la gestuelle des interactions sociales à l'arrière-plan des Boiler rooms ou des différents processus du langage pictural, mais il ne trouve pas d'interlocuteur pour ça, alors il prend des notes sur des cahiers qu'il perdra et il garde bien des silences.

Le fils se souvient de l'odeur de la fourrure de ses chats, il croise encore leurs petits fantômes moussus qui tournent autour de ses jambes ou se lovent contre lui lorsqu'il dort sur un canapé.

Le fils accepte la honte de ce qui en lui ne sera jamais tout à fait présentable, tout à fait excusable - le fils accepte sa vanité, son arrogance, son mépris, ses multiples faiblesses.

Le fils fait acte de pénitence, le fils lâche l'affaire, le fils s'en remet à.

Le fils honore ses dettes, règle les affaires courantes, clôt les dossiers en suspens, le fils fait son sac.

Le fils ne pense pas qu'on se reverra l'année prochaine à Marienbad.

Le fils voudrait dire un mot aux gens qu'il aime, mais les mots échappent autant que le reste.

Le fils voudrait garder toujours pour les siens une place au coin de son feu quand il en fait, un lit dans sa maison quand il en a et une place dans sa vie tant qu'il - mais le fils ne sait pas qui sont les siens.

Le fils parfois fait des conneries, le fils parfois manque de respect, le fils parfois n'est pas à la hauteur de ses propres exigences, le fils parfois est injuste et parfois il mord sans se poser de questions.

Le fils sait que la vérité a une odeur, une couleur, une forme, une étoffe unique alors que les mensonges sont d'un toc variable. Mais le fils sait aussi que celui qui ment croit que la vérité est une forme particulière du mensonge.

Le fils n'est pas un lâche, le fils fait face autant qu'il peut.

Le fils a joué toutes ses cartes, le fils a les manches vides - le fils est assis à la table et il attend, de même que le joueur aux traits tirés, quand vient l'aube, écoute distraitement le montant de la dette qui le sépare à jamais de la veille.

Le fils voit, comprend, saisit enfin quelque chose de la corde vibrante sur laquelle se pose toute vie, et il aimerait bien te dire ce que ça fait, mais il sait que si tu cherches, tu n'as pas besoin de lui, et si tu ne cherches pas, il n'a pas besoin de toi.

Le fils parfois lit en toi comme un livre ouvert, mais ce n'est pas de la magie, c'est que nous sommes tous miroirs, ou que simplement, il est déjà passé par là. Le fils accepte sa propre transparence.

Le fils voit souvent que tu ne comprends pas d'où il parle ou agit, il voit que tu lui attribues des motifs et des attitudes qui ne lui appartiennent pas, et le fils ne te détrompe pas, parce qu'il a appris qu'il est inutile de donner une réponse là où personne ne pose de question.

Le fils n'aime pas beaucoup ceux qui traitent la vie comme un dû à leur jouissance au lieu d'un cadeau parmi les peines.

Le fils, parfois c'est vrai, est brutal et il retourne les pierres, mais on ne peut pas retourner les pierres avec délicatesse, et ce qu'on cache sous une pierre, ce n'est jamais la pudeur ni la douleur, c'est toujours le contraire, c'est l'obscène paresse et la jouissance égoïste, c'est la sale petite histoire où tu te sers de l'autre.

Le fils ne te juge sur rien, le fils connaît bien les choses qui grouillent sous les pierres, il n'est pas exempt du mal, de la colère, de l'égoïsme, de l'immaturité, le fils aussi a du mal à partager au quotidien, le fils n'est pas un modèle à suivre, le fils n'est pas un ange ni un enfant de choeur, le fils a comme tout le monde sa sale petite histoire où il se donne le beau rôle, mais le fils fume le sang et traverse à la machette sa sordide forêt de ronces - il a plus d'une fois aperçu à travers les arbres noirs l'immonde et gigantesque silhouette de l'Ego, il a plus d'une fois senti sur lui l'odeur métallique du monstre narcissique, il s'est plus d'une fois au combat lacéré sur les cruelles épines barbelées du Shrike - alors le fils ne te juge pas, mais il n'a pas envie de te dire que tu fais face quand tu te complais.

Le fils a essayé de te donner quelque chose de réel, quelque chose de l'amour. Le fils ne sait pas trop s'il y est arrivé, mais ce que le fils t'a donné est entre tes mains désormais.

Le fils essaye d'être heureux, d'une façon ou d'une autre, et il te le souhaite aussi. Il pense que le bonheur vient de surcroît et que personne ne devrait se soucier d'être heureux, mais simplement de participer du mieux possible à l'oeuvre vivante.

Le fils sait ce que c'est que les décisions nécessaires et il est capable de les prendre, c'est ce qui fait que le fils porte en lui un cimetière sous la neige.

Le fils aimerait te dire de ne pas avoir peur de ta propre vérité, de ne pas avoir peur de la solitude, que tu seras toujours à toi-même ton meilleur refuge, pour autant qu'il existe une chose telle qu'un refuge.

Le fils te conseille, si tu partages une intimité physique avec quelqu'un que tu aimes, de prendre le temps de poser le bout de ton doigt dans le creux de sa main, lentement, sans appuyer et bien au centre, et de prendre le temps également de le laisser poser le bout de son doigt dans le creux de ta main - à cet endroit où la peau demeure toute la vie aussi sensible qu'aux premiers jours.

Le fils voudrait te dire que, dans toute l'existence, rien d'autre ne compte que la qualité de tes relations avec ceux que tu aimes - tout le reste est sans importance. Le fils espère que tu comprendras ça un jour, si tu ne le sais pas déjà.

Le fils ne veut pas te leurrer, la vie est souvent un tas de merde - notre seul pouvoir est d'alchimie, mais ce pouvoir, nous le possédons entièrement.

Le fils aurait pu parler encore longtemps, mais on parle tous trop et le temps est un Scrooge puant.

Le fils te rappelle une dernière fois que si dans les livres, la fin s'annonce de loin - dans la vie, elle arrive comme un clavier de piano claqué sur les doigts de Rubinstein.

Le fils se dépouille, le fils transporte sa nudité parmi les rues et les routes, le fils ne craint pas les pierres, ne craint pas l'hiver, ne craint pas.

Le fils s'en va, ne sait si reviendra.

lundi 3 octobre 2016

Doing the McWatt


Il est dit dans le Hagakure, que parfois, si les circonstances du service l'exigent, le guerrier honorable doit savoir mettre du rose aux joues et porter la belle parure du courtisan.
Le Hagakure a été écrit après l'extinction des samouraïs et ce que j'ai n'est pas de l'honneur, mais dans les rues et parmi le monde il n'est pas de vain conseil pour sauver ce qu'on a de précieux.

J'achète des chemises à la mode qui ne valent pas leur prix dans des boutiques qui ne valent pas l'espace qu'elles occupent, j'écume sur le bitume les friperies plus ou moins branchées et les boutiques de masse, je marchande mais je décide vite et je pose l'argent sur le comptoir, je ne cherche pas un style je ne cherche pas à être agréable ni charmant ni dans le coup quel coup, je prononce peu de mots et je les prononce sèchement, parfois une étoffe une coupe une couleur retient quelques parcelles d'un intime et superficiel plaisir mais je bouge vite, je n'ai pas le temps je ne fais pas ça pour le plaisir, je ne veux que poser sur ma nudité l'uniforme qui me cachera des regards les plus vides, je mets le rose aux joues mais à l'intérieur c'est le rappel du ban et de l'arrière-ban, je réunis toutes les parts de moi dispersées au vent et je les jette dans le grand volcan qui m'a donné la vie pour en refondre l'acier le cinquantième hexagramme du Yi King s'appelle Ting et se traduit le Chaudron, c'est la lente transformation de l'âme sous la pression du réel, de même que l'aliment en cuisine devient nourriture sous l'effort de la cuisson alors, seul dans la grande cabine d'essayage pour handicapés, mon jean pourri accroché à la patère, face au miroir menteur qui me dit combien mes bras sont faibles, mon dos tordu et mon visage la gueule que je mérite, je danse.

Il est quelque chose comme vingt heures, je cherche des boîtes pour transporter ma petite herboristerie, il se trouve que je suis sur les Boulevards et je suis entré, passant devant au terme d'une longue journée, chez Cabanes Cosmiques, c'est bientôt la fermeture, je me promène parmi tous ces objets dont pas un ne me sera utile, le lieu me semble presque dépassé, obsolète, datant d'une autre époque non pas de la société mais de moi - des jeunes couples qui meublent pour la première fois un domicile commun sketch des attitudes attendues du féminin et du masculin - je n'arrête pas d'y penser évidemment mais y penser ne sert à rien ce n'est plus l'heure de penser, a bad decision better than none, tombé hors du général comme un personnage de Tchekhov, désormais entre mes mains cette âpre terrifiante miraculeuse liberté alors, à travers le magasin désempli parsemé de tant de factice, sur la musique traînante et le sol glissant, dans un recoin désert face à un fauteuil jaune canari conforté par deux coussins avec des coeurs, je danse.

Il doit être trois quatre heures du matin, dans le salon bondé des néons pourpres et mauves cotonnent l'atmosphère d'un chill chic, j'ai déjà parcouru tous les chemins des conversations et la girl près de la cuisine m'a minaudé un surprenant Hey Walter White - quand on a vingt ans tous les Walter sont White ou peut-être qu'elle était particulièrement intuitive - je ferme les yeux pour sentir les corps, je cherche dans la pulsation propre aux énergies féminines une charge qui parle avec la mienne - mais la femme qui répond est taboue I play by very few rules but those I never bend - de toute façon quelque chose est en train de se terminer ici maintenant pour moi comme pour d'autres, c'est l'heure des portes des seuils des choix, le temps des sentiers taillés à la machette, il y a en toi un endroit précis où tu es seul comme une étoile, quant tu y passes c'est la carte du monde qui change, dans la vie tout est affaire de ventre en Enfer les lâches n'ont qu'un vestibule et qui sait quand sera la prochaine fête alors, sur la musique qui remplit cet immeuble presque vide, bientôt détruit mais encore habité, face au périph' de nuit baigné de lune et des néons des tours d'hôtel, je danse.

McWatt turned again, clipped his wings once in salute, decided oh, well, what the hell, and {...}

samedi 10 septembre 2016

Un geai


Il y a un geai qui passe devant ma fenêtre, tous les matins, tôt, il part faire son boulot de geai.
Apparemment, il loge sur le boulevard, dans un des marronniers rachos qui bordent le trottoir comme de fatalistes mendiants.
Les geais ne sont pas vraiment des oiseaux urbains, il leur faut un bon couvert d'arbres.
Il y en avait pas mal, là où je vivais avant, c'était très vert.
Les geais sont arrivés à Paris depuis une quinzaine d'années. Même si on trouve trace de leur présence dans les années 80-90, la première colonie avérée (nidification périodique de plusieurs individus sur une aire définie) date du début des années 2000 - dans ces mêmes marronniers de ce même boulevard.
Depuis, la présence du geai dans Paris intra-muros n'a fait que croître.
Ça a l'air d'un joli conte de fée la présence des zoizos colorés dans la ville égaie nos tristes pavés et nos façades tout de blanc ravalées, mais concrètement, ça signe surtout la raréfaction globale de ce qui n'est pas la ville sur le territoire.
On a du mal à mesurer à quel point l'urbain devient l'environnement dominant - décennie après décennie.

J'ai regardé le geai - ça dure jamais longtemps, il fait que passer, il n'y a que les pigeons pour tenir les murs comme des crevards toute la sainte journée - et j'ai pensé à quelque chose qui n'avait rien à voir.

Je me suis dit d'accord, je vois pourquoi il me disait "tu n'as pas encore mangé tout ton pain noir".


mardi 6 septembre 2016

Like tears, friends go by


En traversant la place après lui avoir serré la main, je me demande s'il est venu jusqu'ici pour me dire adieu, ou s'il est venu jusqu'ici pour que je puisse lui dire adieu.

En attendant au milieu de l'avenue le second feu rouge, je me dis que peut-être il aurait été préférable que je ne réponde que tardivement au mail, que je ne sois pas à Paris cette semaine, ou alors que je parle au lieu de me taire.

En atteignant le large trottoir par lequel quitter la place, je me dis que j'ai fait ce que j'avais à faire, ni bien ni mal, qu'il a fait ce qu'il avait à faire, ni bien ni mal, que le voyage de nos vies, simplement, nous entraîne dans des pays trop différents, et qu'un lien noué dans un lieu clos à une époque ignorante ne peut survivre dans un milieu ouvert à une époque de prise de conscience.

J'essaie de ne pas penser à tout ce qui m'a blessé. Je commence à apprendre à dire adieu sans discuter.

Avant de tourner l'angle, je me retourne vers la place et je regarde la grosse statue en son centre.
Ce n'est pas la première fois cette année, ce n'est même pas la dixième, que je regarde cette statue et que je me dis qu'elle ressemble au genre de délire qu'un magnat du XIXe siècle pourrait coller sur sa tombe au cimetière de Montparnasse.

A combien de personnes, finalement, dit-on bonjour sans jamais dire au revoir ?

Si peu, si peu, pour toute une vie.


vendredi 2 septembre 2016

Le chant de l'entropie


Le monde est centrifuge, nous ne tenons sur nos pieds que parce qu'il tourne.

Cette attraction quand j'étais petit à la Foire du Trône, la grande fosse cheap circulaire, sorte de centrifugeuse géante où les gens venaient passer cinq minutes. Le panneau qui indiquait, en grandes lettres de série B Tales from the Crypt : "COLLÉS AU MUR COMME DES MOUCHES !" et je me demandais en quoi ça pouvait bien être une attraction de se faire coller au mur comme une mouche et comment ils s'y prenaient, les gars de l'attraction, pour coller les gens au mur comme des mouches - avec une colle spéciale ?

Parfois quand je marche dans la ville, j'ai l'impression d'être sur une planète perdue dans une périphérie de la galaxie.
Il y a longtemps un Empire habitait là mais il est parti, nul ne sait où, n'en reste que de vagues traces - un monument ici, une statue au carrefour - et tout le monde tourne plus ou moins en rond pour se protéger du chaos qui germe, qui s'étend, qui vibre.

J'ai ouvert ma main, et tout le sable est parti.

Ça devait tenir depuis trop longtemps avec des bouts de ficelles, ça a lâché en un battement d'ailes.
Trop de mensonges à la porte de trop de vérité, trop de songes derrière les volets fermés.

Comme un barreur par temps chargé ne connaît du monde que l'axe de son gouvernail et ressent le bateau et la mer comme un tout, je ressens et ne m'attarde pas, le bon port est loin et chaque heure a sa propre couleur - qu'est-ce qu'un bon port, de toute façon ?

Quelques mètres carrés parmi les dunes de haute mer, de toute part l'enceinte glissante des parois d'eau, et les couloirs du vent.

Il est en face de moi, et il a l'oeil si noir si humide que le puissant spot dans mon dos s'y reflète avec intensité et me fait cligner - au sens propre, je ne peux soutenir son regard.
Mais quand il se décale de l'axe du spot, le reflet s'éteint et je me rends compte que c'est juste un oeil noir sans force, l'oeil d'un mec normal pas particulièrement passionné par la vie - another phony from the bunch.

A un moment je passe dans cette rue tiens j'allais au collège ici et puis j'ai un instant de flottement parce que c'est un détail biographiquement exact, mais ça n'est plus du tout présent dans mon corps, dans ma mémoire organique, ça ne fait plus du tout partie de ma vie - c'est juste une bâtisse morte, déchargée de sens et de contexte personnel.

Ce qui me frappe dans les lieux familiers, c'est le côté décati.
La ville perd ses morceaux, des bouts de trottoir et des bouts d'homme qui jonchent les rues en débris.
C'est à Venise que je pense, la ville qui s'enfonce dans la vase en payant ses impôts avec les pièces de sa gloire passée - si lointaine et tellement enfuie qu'il en faut, des livres et des guides, pour expliquer aux gens pour quelle raison mystérieuse il y a eu de la gloire là, à un moment - et puis quelle gloire, au prix de quel sang, versé par quelles peaux.

Dans cet appartement, il y a toute une école primaire juste devant les fenêtres.
La plus jeune des instits porte souvent une queue de cheval blonde et de jolis cardigans gris.
En journées, trois classes, trois adultes blancs enseignent à des enfants noirs et bruns.
Le soir, des adultes noirs et bruns s'installent à leur tour aux petites tables des gamins, et prennent en notes ce qu'un très jeune homme blanc écrit au tableau.
Le rapport d'âge s'inverse mais celui de couleur reste.

Il est cool ton sac de voyage, il fait en me voyant.
Juste ce qu'il faut pour du linge et une kalashnikov, je réponds sans y penser, mais forcément ça sonne sérieux, à cause de l'époque, et dans son regard, il y a quand même la petite brume du doute qui passe et que je fais comme si j'avais pas vu.

Il me sort tous les clichés de magazines sur Paris, ces clichés de capitale et de centre du monde, ces clichés life in a hurry il est charmant mais complètement creux, c'est vrai aussi qu'il est jeune on lui tordrait le nez etc - je suis en mode service minimum pour un énième small talk, à un moment je me contente de murmurer je sais pas trop pourquoi "oui c'est vrai, c'est une petite ville, on en fait vite le tour", et il me regarde plein de bonne volonté mais un peu perdu, il se demande s'il a manqué une page dans le script et ce qu'il est censé dire maintenant, et puis surtout, il réalise que je viens de dire exactement le contraire de toutes les perles qu'il enfile depuis dix minutes.

Elle veut des gens qui n'ont pas trop les moyens, pour qu'ils se sentent reconnaissants et n'osent pas réclamer, mais ça ne se dit pas comme ça, ça se comprend à demi-mot.

Au nord-ouest du Dakota, le territoire Crow, et sous la Chapelle, le territoire poundé.

Dans la ruelle en bas, le mec en costume cravate froissé vient boire sa 8-6 toutes les heures dès l'ouverture du taf.
Planqué derrière le lampadaire, il surveille les alentours, prêt à poser la canette au cas où une connaissance passe.
Nerveux au matin, il est de plus en plus placide à mesure de la journée : il s'enfonce dans l'anesthésie, accroché à sa 8-6 comme à la barre du métro.
Au soir, le corps devenu complètement immobile et les épaules tombantes, seule sa tête bouge alternativement de droite à gauche puis de gauche à droite, un mouvement régulier, presque mécanique, comme un échassier en poste - ou quelque chose du petit garçon qui a perdu sa maman et qui espère qu'elle va revenir.
Il y a chez lui une telle stupeur.

D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours voulu me barrer d'ici.

La scène drôle et terrifiante dans Cluny Brown où le pharmacien montre à Cluny la carte de ce village morne de la campagne anglaise où il lui propose fièrement de s'établir comme sa femme : I was born here and when I die, I will be buried there.
Son index se déplace d'un demi-centimètre, de la maison où ils sont, au cimetière à la sortie du bled.
Le regard de Cluny à ce moment - ma soeur.

Pourtant partout, c'est le même siècle, la géographie a plié devant l'histoire.
Elle reprendra ses droits un jour, la géographie, a matter of time - comme la forêt.

A toi le véritable exilé, celui qui est parti, poussé par les temps mauvais, la guerre, la famine, la pauvreté - il n'y a pas de migrants, il n'y a que des gens qui veulent vivre - à toi qui a pour de vrai quitté la langue maternelle et le pays natal,  qui a laissé derrière toi les couleurs, les sons, les gestes du lieu qui t'a fait homme, toi qui sais que peut-être tu ne reviendras jamais, que tu seras dorénavant celui qui doit apprendre la langue, celui qui doit s'adapter, faire l'effort d'entrer dans la culture des autres, celui qui toujours, en tout lieu tout temps, sera dorénavant étranger décalé, dont chacun des mouvements sera réappris, et qui désormais devra s'intégrer là où tant n'ont fait que naître, bien sûr je pense à toi.

Moi je suis né ici, et je ne sais pas si mon sentiment est le tien.
Mon sentiment, on l'appelle l'anomie - la désagrégation des liens entre les hommes.
Il vient sans doute de mon histoire, du lien troué qui m'a tissé dans le monde, comme ton sentiment vient du lien arraché que le monde t'a tissé.

Je ne peux m'empêcher de penser que là-dessus, d'une fatigue ou d'une autre, peut-être nous partageons.
Il est vrai que dans ces rues, à ces guichets administratifs, dans ces commerces, sur toutes ces routes, dans ces trains dans ces métros - je parle la langue.
Mais vois : quelques centaines de kilomètres dans n'importe quelle direction, et ce n'est plus le cas.

Il y a là quelque chose même de l'existence humaine - quitter la barque et le père - comme il y a là quelque chose de l'époque : quitter ce mythe où, parce qu'on a installé la forme d'un pouvoir terrestre durable aux confortables bienfaits, on veut croire au but atteint en ignorant la violence exercée par ce pouvoir pour se perpétuer - mythe de Rome, mythe des Ming, mythe du progrès, mythe des empires.

L'humanité n'a pas plus de but que des chevaux dans la steppe.
Vivre, c'est parcourir - nomades ou sédentaires, nous sommes toujours pièces mouvantes.
La pierre de nos maisons est autant le pavé de nos routes.

En 4x3 sur les murs de la cité, inlassablement répété : le commandement du bonheur, à nous tous vaillants soldats d'une triomphante et grasse et toxique conquête.

Lorsqu'un ordre t'est donné, cherche dans quelle armée on t'enrôle.

Le bonheur n'est pas à forcer. Le bonheur est toujours là, disponible, parce que le bonheur, c'est participer à la vie, c'est accomplir le bon travail de la vie. Tout le reste est malheur - petit ou grand, quotidien ou tragique, masqué ou éclatant.

Les lumières des appartements s'allument au soir : silhouettes aux fenêtres, petites braises rougeoyantes, la communauté des fumeurs à travers les immeubles.

Derrière les baies vitrées, les vastes écrans du divertissement clignotent.
J'ai toujours bien aimé cette transparence des lumières dans la ville quand la nuit tombe.
En hiver, lanternes chinoises sur le lac noir.
En été, un bal qui se prépare.

Au matin, soudain, cette pensée fugace que la dureté, c'est l'inscription dans notre chair de la distance entre les étoiles.
Nous n'avons pas à nous y former - elle vient d'elle-même, comme la faim.
Non, c'est à la douceur, qu'il nous faut toujours veiller.

Il dit on a besoin de la guerre pour apprécier la paix.
Je le regarde et je hausse les épaules.
Ce n'est pas grâce aux guerres qu'on apprend l'amour, la musique, la beauté, la spiritualité.
On a besoin de la guerre comme d'une putain de jambe de bois.

Des fois je me dis que je devrais accepter une vie de déracinement, de voyage, une vie sans attache, une vie sans autre fil conducteur que le mien - une vie de déplacement, une vie sans destin, une vie sans compagnie.
Le temps où nous vivons est de toute façon celui des séparations collectives.
Il n'y a plus de lieu, il ne reste que des théâtres d'opération.
Ce serait facile, sans doute aussi facile que Martin Eden se laissant glisser dans la mer par le hublot.
Mais je n'ai pas envie de renoncer - tout le monde le fait déjà tellement.

Finalement je n'ai pas essayé le traiteur vietnamien au néon rose de boîte à putes, je suis parti avant.

Autre lieu, autre appartement, mais les cheminées poussent pareilles en grappe rouge brique ou champignons de métal.

Je vis avec mon moi futur : il se lève toujours un peu plus tôt que moi.
Quand il ne sera plus là, ce n'est pas lui qui sera parti : c'est moi qui serai devenu.

Elle habite dans un appart, toujours le même depuis que je la connais, si ses proprios augmentent son loyer elle est foutue.
La dernière fois qu'on a changé un fusible dans le coin, il y avait encore des tickets de rationnement.
- Ils n'ont pas augmenté le loyer, ça fait dix ans, tu crois qu'ils vont le faire ?
Elle demande ça avec inquiétude, mais l'inquiétude, c'est sa mother tongue.
- Tu rigoles, ça les obligerait à mettre le bouzin aux normes.
2016 qui débarque à huit heures du mat' chez Jean Gabin : Bonjour, vérification des détecteurs de fumée.
Mais l'heure viendra où de cet appartement vétuste dans un quartier bien situé, quelqu'un décidera qu'il est temps de faire de l'argent - si c'est pas ses proprios ce sera leurs mômes - et elle ne fera plus partie du plan.

Pas loin sur le boulevard, les mecs tendent un vieux tissu par terre, étalent quelques merdes et tentent de les vendre : une paire de chaussure, un bric ou un broc, et ça marchande.
Autour, les gars brûlent des épis de maïs sur des fûts coupés - une odeur d'hiver.

Il n'y a pas vraiment d'odeur d'été à Paris - parfois quelque chose, la nuit.

Elle hoche la tête, elle fait c'est triste à dire, mais il y a certaines personnes avec lesquelles il vaut mieux passer son chemin.

J'ai lu la loi sur le travail. Elle ne parle pas du travail, bien sûr.

Il me dit je crois que j'y arriverais plus aujourd'hui, à revenir dans le travail, et il parle du système de la rémunération, il parle du système de la contrainte, il parle du système où tu donnes ton corps tant d'heures par jour à une raison sociale, pour qu'elle en use avec plus ou moins de douceur.

Quel plus grand luxe y a-t-il aujourd'hui que de faire un travail ?
Un travail, c'est un lieu à soi au milieu des autres. Un travail, c'est une tâche à accomplir. Un travail, c'est la brique que tu poses toi, dans le temple de tous.

Fantasme : que je peux toujours aller me perdre quelque part, dans les sables, dans les déserts, oublier mon nom et mon histoire sur d'humbles paillasses.

Des fois je me dis peut-être quand ma mère ne sera plus là.
Je crois que ça change beaucoup de choses, quand la personne qui t'a donné la vie n'est plus là.
Mais peut-être que ça ne change rien, peut-être que c'est la même chose, en plus froid.
Je ne sais pas comment je ferai, ce jour-là.
Idée du soir, pas du matin.

Elle se trompe de coupe de cheveux : elle se fait une sorte de frange encadrée par un simili carré, je suppose qu'elle se dit que ça met en valeur les proportions de son visage - elle a choisi cette coupe parce qu'elle se regarde de face dans la glace, et ce n'est jamais de face qu'on voit les gens, ça lui irait beaucoup mieux de dégager tout ça en arrière.
Mais alors, elle y tient, à sa frange.

Il n'existe pas de machine à voyager dans le temps parce que le temps est en lui-même une machine à voyager.

Il est végé, il s'excuse comme si j'allais t'inquiète je connais la musique je fais la tambouille sur ses plaques de guingois et aucun de ses couteaux ne coupe, même son économe est pourri, à un moment je commence à rire, il croit que je me moque mais je ne peux pas expliquer - ces trucs qui ne marchent pas, ces apparts tordus tous pareils, ils sont là inchangés depuis cinquante ans, complètement sous le radar, je pars je reviens y a des smartphones partout et je me balade en autolib, mais j'ai toujours pas le permis, la peinture a toujours pas été refaite, son putain d'économe marche toujours pas et les gars sont maintenant dans des débats vegano-féministes, je me souviens pas de quoi ils parlaient il y a dix ans, mais la mélodie des voix dans le salon n'a pas bougé d'un iota, les mêmes mecs aux mêmes endroits, le sérieux impayable des villes immobiles, c'est ça qui me fait rire.

Tu t'es mis une bombe à retardement dans la valise, il me dit et j'ai fait oui c'était ça ou creuser ma tombe.

Quand je suis allé dans cette petite ville dans le sud de l'Allemagne, rien n'avait bougé depuis les années 90, les distributeurs de clopes étaient les mêmes.
Pas du même modèle : les mêmes.

Il y a sans doute des zones où le temps forme des mares.

Fais voir ton téléphone elle me fait soudain, et quand je le sors un 3310 je m'en doutais, comme si c'était bien moi qui avait piqué la confiture, c'est pas un 3310, c'est un modèle d'après, mais elle hausse les épaules parce que c'est pareil.
Je ne lui dis pas que j'ai envie de le jeter, ce téléphone, de ne plus avoir de numéro - mais il y a des limites à combien sous le radar je peux être.

A l'époque des big data, ça se résume aux chiffres.
Tant de vues sur youtube, tant d'amis sur ton réseau web, et tant de locuteurs pour ta langue.

Pendant que je claque consciencieusement ses mites textiles - elle n'ose pas tuer et je comprends, c'est très rare que je tue, mais là, les mites partout c'est simplement pas possible - elle me montre un Dragon Ball congolais en lingala, générique interminable, l'univers parallèle des narrations africaines, soudain me revient en mémoire - une amnésie qui se déchire par endroits comme un vieux pull - qu'à une époque, j'étudiais le swahili, oui, ça me revient, je savais même dire pas mal de trucs, maintenant je ne sais plus dire simplement bonjour, juste simba mwana simba qui surnage et ça mène pas loin.

Toute grammaire est un système stellaire.

J'ai toujours eu le sentiment d'être en exil, la sensation antique de l'ange déchu peut-être, de celui qui n'est pas dans sa patrie, son pays, son lieu, qui n'a atterri là que par les hasards de l'existence et qui, comme Ulysse chez Calypso, va tous les soirs se poser sur les roches, regard tourné vers l'horizon, le coeur tourné vers son palais d'Ithaque, le rêve d'un endroit où retourner - oh la symbolique matricielle.

Moi m'intéressant aux grammaires, c'était il y a au moins dix-neuf vies.
Chaque vie nous décale d'un degré, au bout de sept degrés, nous changeons de système d'être, alors fais le calcul de la distance.

Quand on plonge dans l'errance, les relations sont différentes des époques installées - les émotions s'expriment, on perd le souci du ridicule, on revient au présent de la vie, à l'immédiateté des relations humaines - on regarde le coeur, on regarde les mains, et le reste devient inutile (un château de langage, une anxieuse armure de babil). C'est ce qui fait la fatigue de l'errance - on ne peut se reposer sur rien.
Mais qui se repose, sinon les morts.

Ils disent love pour tout, tout le temps, c'est une espèce de truc impersonnel, alors t'imagines bien que ça peut pas dire la même chose que chez nous.

Qu'est-ce que ça veut dire, amour ?
Quelle chose concrète et réelle, quel évènement de la vie, quelle matière organique, émotionnelle, quelle forme contre la paume de ma main est-ce que ça désigne pour de vrai ?
Qui le premier a remarqué ce feu dans la forge, l'eau dans ce puits ?
Est-ce que quelqu'un a dit un jour : là, ici, il y a une chose qui est invisible et qui pourtant meut les êtres ; bien que souvent mêlée, dans sa forme pure il n'existe rien de plus estimable en nous - donnons-lui un nom, et qu'elle soit dans nos vies comme le nord pour l'aiguille de la boussole ?

C'est à l'enfance que les mots ont le plus de pouvoir - je ne sais pas si tout le reste n'est qu'un long désenchantement ou si c'est qu'à force de se remplir de l'hétéroclite contenu des expériences, les mots deviennent trop lourds pour la magie, comme une vieille valise bourrée à craquer, dont les poignées ne sont plus sûres.

Ils sont armés et casqués, et ils fouillent dans mon sac à chaque fois que je traverse la place. Un soir, fatigué et pressé, j'ai un geste d'agacement je vais prendre le métro je désigne les escaliers à cinquante mètres, je porte un manteau d'homme, ils ont dix ans de moins mais une tête de plus, il ne faut pas une seconde pour qu'ils m'encadrent et cessent de dire s'il vous plaît. Alors j'obéis encore une fois et je regarde leurs gros gants de cuir fouiller dans mon linge en me demandant si l'état d'urgence les y autorise ou s'ils en abusent - en temps normal, je pourrais leur demander de faire venir l'OPJ, mais même en temps normal, c'est aussi un coup à se taper une GAV et la petite violence du monopole légitime - dans son contact le plus frontal, l'autorité de l'Etat prend facilement la forme d'un dressage du citoyen.

Je passe déposer les livres dans la boîte aux lettres, et puis je vais m'asseoir cinq minutes dans le square familial où je l'ai quelque fois accompagnée faire jouer son fils. On faisait l'amour pendant sa sieste, je percevais dans mon ventre la lutte entre sa culpabilité de mère et son désir de femme célibataire. Assis sur le banc à regarder les enfants, je ressens soudain un manque physique comme je n'en ai jamais ressenti. Le manque de sa main s'enroulant sur ma nuque quand elle était sous moi - si petite danseuse, je la soulevais presque d'une main, un tout petit modèle, c'est ce que je lui ai dit le premier soir. Il y avait quelque chose dans la peau entre elle et moi, quelque chose d'incroyablement charnel, un désir incessant, éternel, impossible de la voir sans vouloir la toucher, impossible de la toucher sans lui faire l'amour, impossible de lui faire l'amour et de s'arrêter. Une après-midi, en mode zen, j'ai regardé avec l'enfant le lave-linge tourner - doudou ! à chaque fois que le doudou centrifugé passait devant le hublot -, et j'ai un peu rêvé. Mais ça ne pouvait pas durer, bien sûr. Simple question de maths.

Je n'ai jamais réussi à monter à cheval, parce que je n'ai jamais réussi à passer assez de temps avec un cheval pour comprendre son monde.
Je ne peux pas monter sur un cheval si je ne comprends pas le sens que ça a pour lui, comment il perçoit que je vienne sur son dos et que je lui dise où aller et à quelle vitesse.
Je ne peux pas accepter l'idée que je le soumets, je ne peux pas me satisfaire de la position dominante transmise par la tradition - est-ce que le cheval, comme le chien, fonctionne sur l'organisation hiérarchique de la meute et qu'il lui faut un maître qui cadre son comportement, comme à nous autres man cub, il nous faut la loi ?
Est-ce que le cheval est un ami, un partenaire, un associé ?
Est-ce que le cheval est une force naturelle comme une rivière, dont nous apprenons à diriger le cours pour arranger nos affaires, profitant du fait que, quoi qu'il arrive, la rivière doit couler ?

Je regarde mon père, je regarde ma mère, dix ans que je n'ai pas passé vingt-quatre heures avec eux et aujourd'hui, je suis là, à la table du soir, au milieu des arbres. Je regarde le couple parental et tout le livre de mon enfance est posé à plat, évident, décodé, comme une énigme de fil blanc, dont on ne comprend même plus ce qu'elle a pu avoir de mystérieux.
L'âge qui  se lit sur leurs visages et dans leurs corps est venu à l'intérieur de moi de la même façon. Un jour, sur mon visage aussi se lira, pour d'autres, le temps qui passe en eux.

Mec, c'est notre époque, on en aura pas d'autres, il me dit, avec son bébé souriant sur le ventre.

Ça s'est brisé comme un cristal - mais pour moi la barre du bourreau s'était au premier cou - je regarde les éclats de lumière voler comme des papillons, et je me demande soudain si ce n'est pas que la vie a toujours été comme ça et que je viens seulement de m'en apercevoir.