Nous n'avons ni beaux vêtements ni belles attitudes ni même belle forme.
Nous allons, nus comme des soleils glorieux, et nous tentons d'aimer.

samedi 4 décembre 2021

Objects in the rearview

Parfois je parle à une absence, comme si un frère ou une soeur avançait à mes côtés dans le sillon parallèle d'un monde intangible.

Je marche dans la ville sur des beats nostalgiques et j'ai dans la tête un futur qui ne vient jamais, un passé plein de croches, un présent mince comme une heure d'absence

au pélerinage de la nuit lasse j'arpente les trajectoires urbaines, in and out indifférent aux call-out, cent fois les rues milles fois les rues trop de fois les rues and that's all about

(je mesure le monde au compas de mes jambes et surprise surprise il fait la dimension d'une balle de hamster)

la pluie cradote grasse au crépuscule de 17h, sur les trottoirs humides de décembre noir les lambeaux de cartons trempés ont des airs de diarrhées de chien

- les élégantes au pied prudent font parfois de judicieux détours dans les interstices douteux des réverbères -

fatigué de la claque et du clash, fatigué des inanités sonores qui remplissent les trottoirs parfois je me demande en vrai combien de phrases tournent en boucle dans la quotidienne logorrhée des hommes j'ai en poche la manne céleste, la pluie de fric, alors tu vois, je fais ce que je fais de mieux, je me casse.

Je roule de nuit sur des beats romantiques et j'ai, fiché dans l'oeil, un fragment du sourire des vieilles putes, microscopique copeau de ma désillusion, corps étranger que chaque paupière qui bat enterre un peu plus 

death comes first around the eye

Maintenant c'est une nuit d'obsidienne, chaude, lourde et sans lune, elle engloutit les pleins phares comme un ogre de néant, la chaussée étroite est défoncée et je roule trop vite sur ces petites routes de basse montagne, les tournants jaillissent abrupts des ténèbres, s'enchaînent secs comme des erreurs mortelles je frôle en sereine inconscience les précipices endormis sous un linceul de drap noir parfois dans le creux de l'épingle un garenne égaré surgit dans le faisceau des feux authentiquement figé dans le marbre des proverbes et je ralentis et je rétrograde toutes les aiguilles décrochent au compteur jusqu'à piler devant le petit connard paralysé
 

(au dernier moment trouvant la sortie de son labyrinthe invisible oui jeune garenne la réponse était en toi depuis le début il bondit dans le bas-côté salvateur)

puis je repars poussant les tours jouant du levier, je n'entends pas le moteur sous la couche de musique à fond qui ouate l'habitacle, je suis une boîte de nuit lancée comme une boule d'enfer à la chasse de mes angoisses et les sangliers me regardent passer les yeux au ciel tu vois marcassin, c'est un humain, ils errent comme nous sans but mais ils le vivent moins bien.

Je marche de jour sur des beats électriques et j'ai dans l'oreille le déchirement d'une surdité volontaire, ici les sentiers ne mènent nulle part et les aboiements des chiens invisibles dansent autour de moi dans la végétation serrée du maquis, parfois la détonation d'un fusil trop proche troue mon coeur d'une secousse étouffée, et là où d'ordinaire à deux cent mètres on entend la mésange fouiller dans les branches, maintenant le silence de la chasse pèse opressant dans l'odeur d'humus de la yeusaie

(c'est ainsi où que j'aille, chacun fuit la solitude de sa conscience dans le bruit et la violence socialement permise)

depuis trois ans maintenant je cherche dans ma mémoire le nom donné à la lumière spécifiquement destinée à faire briller l'oeil des acteurs dans les vieux films noirs et blancs, et c'est comme un grain de mercure qui file dans le flipper de mes archives mentales 

dans le maquis de ma conscience aussi aboiements et coups de fusil effraient parfois mes oiseaux.

Je roule de jour sur des beats mélancoliques, un déluge blanc de pluie noie la route, opaque écran qui absorbe le monde entier au-delà de 50 mètres, dans les déchirures éphémères du rideau les camions naissent au pare-brise et meurent au rétroviseur, l'aiguille déraisonnable calée vers cent trente je traverse les gerbes d'eau sous la panique des essuie-glaces et je sens la guimbarde lentement dériver sur une chaussée pesante comme le fleuve

 tous ici nous glissons en silence sur le matelas liquide, camionneurs, vrp et chasseurs de rêve, surfant la vague inarrêtable de l'ETA sans jamais poser le pied sur le frein dangereux

le temps file au pendule du GPS et la fatigue affale les corps au volant, molletonne les yeux, brouille les trajectoires, déploie sa lourdeur indifférente et morbide dans le sang - c'est la violente fatigue des longues routes, la tueuse discrète au palmarès inquantifiable, la compagne inaliénable de ceux qui roulent pour métier 

(ce jour-là précisément, peux-tu imaginer ça, ce jour-là, au cours de trois accidents distincts tous compris dans un cercle de trente kilomètres de diamètre autour de la sortie de l'A9 où elle est morte, deux autres accidents ont tué six personnes et démoli trois, laissant seule épargnée sur le tarmac une gamine de cinq ans désormais orpheline - je cherche son visage dans ma mémoire un trait une forme un oeil mais plus rien ne vient maintenant)

peut-être un jour j'irai en Camargue jeter un oeil dans mon souvenir d'enfance aux étendues bleu paille, peut-être j'irai vers l'est voir l'Adriatique chargée de mythes familiaux, peut-être je remonterai comme un Rimbaud de pacotille vers le vent tombé des grands monts de Norvège

(elle veut faire un enfant avec moi et peut-être dans sa façon farouche, froide et presque déplaisante d'aimer se cache pour de vrai la divine étincelle, la volatile buée, le quantum of solace qui nous réconcilie de tout (mais je ne peux pas lui dire que parfois je vomis ma vie de tiède et ma lâcheté, mon hypocrite soumission aux atavismes bourgeois et mon obscène besoin d'amour)

tout cela est déjà fini, déjà enterré, le cortège au cimetière a laissé sa place à l'horaire suivant, et je me tiens toujours ici, pourtant

évoluant dans de vastes maisons de passage qui ne m'appartiennent pas, portant sur le dos cette vie trop étroite qui est seule à moi

 - et je me demande si tu vois ce que je vois, si tu vois aussi combien ce bordel est la nature même de la vie, qu'à tout moment toute chose est possible, que les routes sont mouvantes et le livre de compte tenu par personne, que les nazis sont arrivés comme un virus repartis comme une peste, et qu'il n'y a aucune solution parce qu'il n'y a en vérité aucun problème, rien qu'une petite gare de province dans l'univers.

Un coup d'oeil au rétro, un coup d'oeil à la route, et je pense à ça : de toutes les choses sur lesquelles chaque jour je pose les yeux, combien se trouvent de l'autre côté d'une vitre ?

Et combien sont des reflets ? Des reflets fugitifs, en escale sur un miroir, comme des papillons sur le mur.


mardi 10 décembre 2019

Time is a cell


Je ne crois pas que les amours soient des histoires.

Je ne crois pas qu'ils commencent, qu'ils s'arrêtent, ni même qu'ils évoluent.

Je ne crois pas qu'ils durent.

Je crois qu'ils ne sont qu'un seul et éternel moment, où tout est intégralement dit d'un seul coup, et que le reste, c'est simplement le temps qu'on met à comprendre.

J'ai oublié plein de choses, plein de gens, mais je n'ai pas oublié un seul de mes amours, et ça ne peut pas arriver.

Pourtant, à chacun, j'étais quelqu'un de différent, dans une époque différente de ma vie.

Ils ont duré une semaine ou des années, ils ont été vécus dans la chair ou à distance, ils ont été rendus ou simplement donnés, parfois perdus.

A chaque fois que je repense à l'un ou l'autre, j'y suis aussitôt entièrement présent, et je ne ressens pas de rupture entre le moi d'aujourd'hui et le moi de cet amour-là.

Pourtant, ces amours passés n'ont pas de sens pour moi aujourd'hui : telle que j'ai aimée, je n'aurais rien à lui dire désormais.

Ils m'ont changé - tous. Pas un qui n'ait laissé en moi sa petite empreinte, sa transformation intime.

Pourtant, certains n'étaient vraiment que des malentendus ou des moments d'égarement.

Mais même ces erreurs étaient de profondes vérités : il m'est impossible de renier un seul de mes amours sans me renier totalement.

Je crois que les amours ne se terminent jamais, qu'ils ne commencent jamais.

Je crois qu'ils sont là depuis toujours et infiniment, comme des diamants sous la terre, et que nous leur donnons une histoire en les découvrant.

Je crois que tout le dur de l'amour vient de là : de ce fragment éternel qui nous hante et que nous tentons vainement d'enfermer dans le temps.

Sa merveilleuse tendresse est celle des trouvailles partagées, comme au fond des bois à l'enfance, la cabane abandonnée.



jeudi 24 janvier 2019

Ne pas avoir peur


Ne pas craindre le silence - de lui viennent tous les mots, en lui tous ils retournent.

Ne pas craindre l'autre - il est comme toi de passage.

Ne pas craindre la douleur - c'est ainsi que naissent tous les mammifères.

Ne pas craindre la joie, elle va et vient comme une bruine d'été.

Ne pas craindre l'amour, comme l'eau il est partout en toi.

Ne pas craindre la perte, elle a déjà eu lieu.

Ne pas craindre le temps, il est le combustible.

Ne pas craindre l'espoir, il est sous tes pieds le sol.

Ne pas craindre l'invisible, c'est là que naissent les merveilles.

Ne pas craindre la violence, elle fait partie du deal.

Ne pas craindre la forêt, le désert ou la mer, ce qui a été l'un est devenu l'autre.

Ne pas craindre la douceur, elle est la parenthèse qui sauve.

Ne pas craindre l'esclavage, nul ne marche sans sa chaîne.

Ne pas craindre le sang, il est fait pour couler, il est rouge pour être vu.

Ne pas craindre le coeur, la note est fausse si elle ne résonne pas de lui.

Ne pas craindre la mort, elle n'est que la maison d'en face.

Ne pas craindre de partir, tu seras toujours ici.

Ne pas craindre les chemins, là où ils se croisent poussent les villes.

Ne pas craindre la solitude, elle est comme la bourrache : terne et piquante quand elle se ferme, irradiant splendeur à l'ouverture.

Ne pas te craindre, comme moi tu es le monde.

dimanche 23 décembre 2018

Am I repeating myself ?

Am I repeating myself ?

Oh, certainement.
Et pourtant, tu verras, le disque a changé de sillon.

--Si tu veux suivre, va falloir que tu mettes le rythme --
-- MC lance la MK2 --

Alors on va faire l'épilogue en mode mosaïque, par bouts et par patchwork, juste pour que tu catch up, je te lance l'intro.

Touché jazz et feeling hip hop, lumières tamisées sur vernis pop, quelques grammes de coke pour oublier l'époque, dehors les rues sont pleines de rage et de sourires en toc, mais j'ai toujours au ventre un flow qui connaît pas le stop

- je mobilise, je tiens ma barre, je pose et je fais ma part, zéro débat deux cent pour cent combat, le plus cash des clash que t'as jamais ramené chez ton papa -

je peux doll up je peux suit up, changer de chemise comme de peau, laisser là les traumas et les runs en amok, je peux faire le show en scope ou couler à pic comme Titanic, je peux la jouer new kid on the block ou bien scred on the clock, effacer d'un trait trop d'années de respect comme juste me taire, je suis du ventre et de la tête, full au contact et beyond Jupiter

- pas de pitié si tu crois que je te dois, mais mon coeur ouvert à l'infini si tu me demandes -

ok c'est vrai suffit d'un rien parfois pour que je me tende, batterie de fils à nu toujours moins kiss kiss que plutôt bang bang, je trimballe le genre de casse dont on efface pas tellement les traces mais je planque la charge électrique derrière les jours qui passent, sans prise au vice je file au vent, dans les promiscuités tristes je regarde en face

- je navigue au fleuve des fils de pute sans jamais donner de la bande et je reste -

je reste clean à l'intérieur, plus droit que le plus droit de tes papas, je garde le cycle infatigable comme Arepo, je porte mon âme sans fissure et sans repos, du fond de mes yeux je protège le pur et le diamant, je tiens le choc check tant que tu veux, je peux pas faire autrement, tu verras jamais sur l'horloge l'heure où je te mens.

samedi 15 décembre 2018

Change of the light


Je regarde souvent ma vie sous l'angle des décisions que j'ai prises à tel moment, pour telle raison, dans telle circonstance, et je déplie la chaîne des évènements qui en ont découlé. C'est ainsi que j'apprends, que je comprends, que je tâche de modifier et d'évoluer.

Et bien sûr que j'en regrette certaines, de ces décisions, parfois très lointaines, parce que j'en ressens encore en moi les derniers échos ténus, comme les toutes dernières rides qui s'effacent sur l'eau après le caillou jeté dans l'eau immobile.
Je les regrette, et pourtant toutes je les comprends aussi, et je sais que même revenu au point de l'espace-temps où je les ai prises avec toute l'expérience acquise depuis, il est quasi certain que je ne les changerais pas : elles m'ont si entièrement appartenu, finalement, que m'en dédire aujourd'hui serait comme me dédire de moi-même, comme décider d'être une autre personne, née sous un autre signe.

Alors tu sais, là où j'en suis, j'ai l'impression qu'à terme, les seules décisions qu'on regrette vraiment, ce sont celles qu'on n'est pas parvenu à prendre.

Envoyer se faire foutre quelqu'un, fermer ou ouvrir une porte, avoir fait quelque chose mais pas tout à fait, ne pas s'être engagé, être resté dans l'expectative, avoir laissé traîné, ne pas en avoir eu le coeur net, ne pas avoir su dire oui comme ne pas avoir sur dire non, avoir choisi un confort contre un effort, ne pas avoir fait face au moment où ça comptait, avoir préféré l'absence etc.

Toutes les décisions où l'on n'a pas réussi à se choisir, en réalité.

Et c'est ça que j'aimerais te dire.
C'est une chose importante de jeter sur sa vie de temps en temps ce regard rétrospectif des décisions qu'on a prises et là où elles nous ont mené.
Mais c'est parfois beaucoup plus surprenant, dérangeant et intéressant de la regarder sous l'angle de toutes les décisions qu'on a pas prises.

Parce qu'on sait très bien les décisions qu'on a prises et pourquoi. On a tous le discours qui va avec.

Mais dans ce que, par la même occasion, on a choisi de ne pas faire - s'exprime en creux certaines parts de nous-même auxquelles nous préférons être aveugles.

On apprend parfois mieux à se connaître en se demandant "quel est aussi le choix que je n'ai pas fait ?"

Ça n'est pas agréable, comme question, autant te le dire tout de suite.
Parce que si tu le fais honnêtement, la première chose que tu rencontres de toi-même quand tu allumes cette lumière-là, bien sûr, ça risque d'être ta lâcheté, tous les moments où tu t'es un peu fait porter pâle à ta propre existence : tes esquives, tes évitements, tes fuites, tes regards ailleurs.

Bien sûr, tu te dis, comme moi, que tu assumes tes choix. Et évidemment que tu les assumes, et devrions-nous tous vivre dix mille ans, je ne pense pas que nous en regrettions beaucoup, des choix que nous avons faits.

Mais crois-moi : derrière tous ces choix assumés, il y a d'autres choix non-assumés, invisibles au premier coup d'oeil - et ces choix invisibles sont ceux qui t'ont fait au moins autant, sinon plus que les autres.

On ne peut pas être réellement présent à sa vie tant qu'on ne s'est pas demandé à quel endroit et de quelle manière on en est aussi complètement absent.



mardi 4 décembre 2018

To smile upon a dead, to die upon a smile


Le vrai sourire naît dans le coeur, de la rencontre entre la certitude de la mort et la révélation de l'espoir.

La couleur de la nuit, qu'elle soit piquée des lumières de ville ou semée de Voie Lactée, naît de la rencontre entre la quantité close mais inconnue des jours dont tu disposes encore, et l'éternité absolue que chaque instant t'offre à main ouverte.

J'aime la couleur de la nuit exactement pour les mêmes raisons que j'aime un vrai sourire : le monde entier y tient, de l'atome à l'Univers, sans un putain de mot.


vendredi 12 octobre 2018

Glorieuse Tentative, vieux frère


Accroché au port industriel de Rouen, qui serpente à cet endroit sous les vertes collines normandes, énorme monstre venu paître sous les grues de chargement, le cargo n'a pas bougé des 48h que j'ai passées dans le coin.

Il paraît que c'est un petit, et que, sur les océans, d'impensables colosses - qui jamais ne remonteraient l'estuaire - tracent des sillages profonds et puissants comme des dieux.

Mais à moi, si légère agglomération de molécules carbonées, il était déjà, sur ce coin de Seine, avec ses quinze étages de haut et ses deux cent mètres de long, une merveille à ce point irréelle qu'il me fallait constamment refaire l'effort de persuader mon cerveau de sa présence.

Il avait l'air d'un cheval de trait au repos : endurci depuis de nombreux hivers au travail pénible de la mer, marqué des cicatrices du harnais, les muscles formés à la poursuite infinie d'un même effort.

D'une écoutille de proue jaillissait la fontaine légère des eaux de pompe, et sa jumelle à la poupe.

Je ne sais pourquoi il a attiré mon attention plus que ses frères, répartis nonchalamment le long du quai, aussi imposants, aussi placides que lui.

Peut-être simplement à cause de son nom.

Né à Hong-Kong, baptisé avec cet esprit de la tradition orientale qui place sa foi dans la routine des symboles et qui, à l'esprit occidental, sonne souvent comme une sorte d'humour grinçant, - ayant d'ailleurs certainement perdu dans la traduction anglaise les connotations idéogrammatiques propres à son blase tutélaire chinois - il était Golden Endeavour.

Je n'aurais su mieux résumer - tout.


dimanche 16 avril 2017

le mp3 ésotérique




Tous les endroits de la vie où tu as déjà été et qui ne t'intéressent plus jouent bien des mélodies dans le monde, mais une seule musique à ton oreille.




mardi 28 mars 2017

Δ same ol' same ol'


L'immaturité des femmes de 30 ans et l'infertilité des femmes de 40 déterminent aujourd'hui le delta de ma vie sentimentale.

Le reste est le fleuve de la réalité - la présence de mes amis, les projets qui alimenteront les années, les get laid déplacements, les correspondances vers le Japon, la médiocrité, le décollement du vitré, l'aube éternelle, la vieille dame que je ne connais pas dans son mouroir et la vieille tête que je connais trop bien dans mon miroir.


lundi 20 février 2017

Entre nous soit dit


La discussion, c'est l'échange des informations et des idées. On discute pour se renseigner ou pour élaborer des représentations.
Une discussion est un tableau noir autour duquel chacun se tient avec son éponge et sa craie.

Le dialogue, c'est l'échange de ce qui demeure souterrain dans une discussion.
Nous savons tous que les mots, que nous utilisons à longueur de journée, ce phénomène universel de la langue, ne sont pas les choses, mais un repère codé dans un ensemble de représentations mentales fluctuantes.
On commence à dialoguer quand on se cherche l'un l'autre à travers les mots. On utilise alors de multiples systèmes de coordonnées pour s'assurer qu'en utilisant tel mot, on parle bien de telle chose.
Le dialogue est toujours tâtonnement, hésitation.
Le dialogue est une lampe que chacun tient dans le brouillard.

Pour discuter, il faut une capacité d'argumentation, de raisonnement, un dictionnaire et une grammaire.
Il faut des mots précis et des connexions logiques claires.
Il faut une bonne craie, un tableau bien propre, et une belle écriture.

Une trop grande compétence à la discussion est un obstacle au dialogue.

Pour dialoguer, il faut accepter le brouillard. Il faut accepter de ne pas voir l'autre, et de lui demander où il est, quelle est sa position, et ce qu'il voit de là où il est.

Il faut accepter que ce qu'il voit est peut-être différent, que sa lampe n'éclaire pas les mêmes choses, et que ses mots ne sont que des repères, que sa voix nous indique approximativement sa position dans l'obscurité.

Il faut accepter de ne pas savoir soi même où on est. Il faut accepter de chercher, et de se perdre.

Dans la discussion, on peut avoir tort ou raison.
Dans le dialogue, il n'y a ni vrai ni faux : il n'y a que la présence ou l'absence.

Discuter, c'est définir le monde.
Dialoguer, c'est découvrir l'autre.

La discussion mène à l'accord. Elle crée du discours.
Le dialogue mène au partage. Il crée du lien.

S'accorder, c'est résoudre les équations possibles.
Partager, c'est accepter les équations, possibles comme impossibles.


samedi 4 février 2017

Vous avez droit à la calculatrice


Le sujet 1 :

Peut-on choisir son émotion ?


Le sujet 2 :

Donner de soi.


Le sujet 3 : vous commenterez le texte suivant.

Ce qui se joue, dans la relation de couple comme dans n'importe quelle relation qui engage l'intimité de chacun, est avant tout la relation à soi-même et la capacité que l'on a d'en sortir, c'est-à-dire à ne pas réduire l'autre à soi-même, à ne pas dessiner notre visage sur le sien, à ne pas raconter notre histoire avec sa matière.
 (...)
On peut entrer dans une relation pour s'améliorer, grandir, évoluer, pour devenir quelque chose de plus complexe et d'enrichi par le contact quotidien d'une autre subjectivité que la sienne, ou on peut y entrer pour n'y trouver que le miroir enthousiaste de sa propre compagnie, et donc à terme l'assurance que l'autre ne saurait avoir ni intérêt, ni substance, ni vertu, hormis ce que nous lui prêtons momentanément de nous-mêmes.
(...)
C'est pourquoi il me semble qu'en toute relation, la question principale sans laquelle aucune honnêteté, aucune sincérité, aucune réalité du sentiment n'est possible, devrait être : qu'est-ce que je désire que l'autre soit pour moi, qu'est-ce que je désire être pour lui ?


Le sujet 4 : vous rêvasserez aux propos du poète amer

"Mon problème n'a jamais été qu'elle soit une connasse, mon problème a été que je l'aimais."


dimanche 29 janvier 2017

:: item {conscience} ::


C'était un épisode étrange de Columbo sur lequel je suis tombé - un des pilotes, j'ai appris plus tard - où Peter Falk encore jeune et ingambe, essayait de coincer madame Williams, une femme froide et intelligente, qui avait tué monsieurs Williams, son mari plus âgé.
Columbo avait compris, madame Williams savait qu'il avait compris - mais comment prouver ?
Alors ils s'affrontaient, en une série de petits duels où Columbo ne cessait bien sûr de perdre, madame Williams se révélant être un assassin particulièrement adroit, au point qu'il soit impossible de prouver sa culpabilité.
Mais feu monsieur Williams avait une fille, d'un précédent mariage, qui n'était pas satisfaite que sa belle-mère s'en tire, parce qu'elle aimait son père et qu'elle aurait voulu plus que tout que justice soit faite.
Et, inexplicablement, la jeune veuve, qui jusqu'ici avait fait preuve d'une capacité intellectuelle à toute épreuve, achetait le silence de sa belle-fille, lui donnait de l'argent en échange de son silence, pour qu'elle oublie.
La fille faisait semblant d'accepter, et cela constituait un piège conduisant à l'arrestation de la veuve noire.
La confrontation finale entre Columbo et la meurtrière avait lieu dans un aéroport, un échange feutré qui scellait la défaite de la dame, et que je suivais d'un oeil somnolent du fond d'un lit quelconque.
Falk, avec son air de mec franc comme l'or à la fois fasciné et désespéré par l'humanité, se mettait à lui expliquer que donner cet argent à sa belle-fille avait suffit à la griller, parce qu'il était impensable que sa belle-fille accepte pour de vrai.

- Because, Mrs Williams, you have no conscience... and that's your weakness. Did it ever occur to you that there are very few people that would take money to forget about a murder ? It didn’t, did it ? I knew it wouldn’t. No conscience ! Limits your imagination. You can't conceive of anybody being any different of what you are. And you're greedy... And that's why, as bright as you are... and you are bright... you believed that she could be bought.
- Get to the point. Come on, get to the point.
- But it is the point, Mrs Williams. You see ?

L'actrice qui faisait madame Williams avait alors à ce moment-là un regard incroyable, à la fois vif et perdu, un regard aux mâchoires tendues derrière un sourire crispé en complet décalage avec la situation, le regard d'une personne très intelligente qui ne comprend pas du tout une blague évidente mais qui ne veut pas le montrer et cherche intensément à calculer, parmi toutes les informations qu'elle glâne au radar, le sens de la blague, les conséquences de la blague sur elle, et comment la contrer, par quel raisonnement y répondre ?
Et ce regard était d'une justesse incroyable, car je ne saurais te dire combien de fois je l'ai vu dans ses yeux à elle, ce regard, au cours des années, ce regard et cette posture avec les mâchoires un peu tendues, le sourire un peu crispé et l'oeil qui cherche sa prise et ne la trouve pas.

Je la regardais et je me demandais ce qu'elle pouvait bien calculer avec autant d'acharnement, pendant qu'elle était capable de dire les plus froides horreurs sur un ton d'absolue légitimité.
Ce que les années m'ont appris, c'est qu'elle ne calculait rien d'autre finalement que comment gagner.
J'ignore ce qu'elle voulait gagner, mais je sais qu'elle pensait dur comme fer que je voulais le gagner aussi, que tous, nous voulons le gagner - qu'il n'y a absolument rien d'autre à faire, à vivre ici, que gagner cette guerre-là, cette folie-là, dans laquelle tous les coups sont permis, même les plus bas, même les plus violents, même les plus ignobles.

J'aurais aimé que Columbo s'occupe de mon affaire, bien sûr, même si dans ce genre de circonstances, en réalité, tu es toujours seul.
Mais ça m'a fait un peu de bien de le voir mettre sur ces années de ma vie au moins quelques mots simples exprimant avec précision et concision le problème.

lundi 23 janvier 2017

:: item {X—> 1/X} ::


Pendant longtemps, je n'ai absolument pas remarqué l'inversion.

Je me contentais de ressentir que ce qu'elle faisait advenir entre nous n'était pas juste.

Mais le chemin était trop long, trop tortueux à remonter, et je pensais seulement qu'on s'était perdus en route, sans jamais bien savoir où, comment, pourquoi.

Je capitulais de guerre lasse, je laissais tomber, je prenais sur mes épaules, comme j'ai appris à faire.

Je ne voyais pas que la situation d'arrivée était exactement l'inverse de celle de départ, parce que j'étais tellement fatigué que j'avais complètement oublié la situation de départ.

Je ne sais plus quand j'ai compris le système de l'inversion, ni comment.
C'est devenu évident, peu à peu, à force de regarder d'une part les faits, de l'autre, son discours.

Entre ce qui se passait et ce qu'elle en disait, le rapport était tout simplement inverse.
Pas autrement. Pas le contraire.
Mais, de façon trop précise, trop répétée pour que ça ne soit pas un système : l'inverse.

Plus tard m'est apparue l'implication principale de cette découverte.
Pour trouver les faits que j'ignorais, pour savoir ce qu'il s'était vraiment passé à tel moment, à tel endroit, il suffisait de prendre l'inverse de ce qu'elle en avait raconté.

Pour lever la vérité, il suffisait de trouver l'inversion juste.

Quel est l'inverse de l'amour ?

Ni la haine, ni l'indifférence, mais le mépris, c'est-à-dire là où il y a quelqu'un, ne voir personne.

dimanche 22 janvier 2017

Le grand secret du bonheur



(ici le manuscrit est brûlé et illisible sur plusieurs pages)



... la joie, de sorte avant que nul ne pourra être malheureux sans savoir comment remédier à son état et que tristesse d'âme, mélancolie et grand désespoir seront pour ainsi dire non pas effacés mais comme peu à peu oubliés de l'état des êtres du monde, et jusqu'à l'affliction de notre mortelle condition.



mercredi 18 janvier 2017

:: item {le mensonge} ::


J'ai pensé pendant longtemps qu'elle mentait comme tout le monde peut le faire, c'est-à-dire en sachant plus ou moins où est la vérité, et pour quel motif on la cache.

J'ai compris bien plus tard qu'il n'en était rien.

Elle n'avait absolument pas la moindre idée d'où était la vérité ni de ce que c'était.

Elle mentait comme une horloge qui ne saurait pas ce qu'est le temps.
Quand on lui demande l'heure, elle aligne ses aiguilles sur des positions qu'elle ne repère pas en tant que heure, mais en tant que réponse et elle ajuste jusqu'à ce que la personne ait l'air d'accepter ce qu'on lui donne.

C'est pourquoi son mensonge n'était ni total, ni ponctuel - mais simplement permanent.